Culture

Le temps d’un 16 mesures #10 : Rémy, « sa poésie vient d’en bas mais tire vers le haut »

« Le temps d’un 16 mesures » c’est une chronique régulière sur 37° sur la thématique du hip-hop, en partenariat avec « hip-hop is not dead », une chronique réalisée par Loann pour l’émission de Radio Campus Tours 99.5 FM intitulée Wabam Cocktail.

Pour cette interview, 37 degrés était accompagné par un autre amateur de hip-hop, Cesko (animateur sur Radio Béton). Ils sont allés à la rencontre de Rémy, jeune rappeur venant d’Auberviliers et présent samedi soir au Festival Imag’In. Ce MC s’est fait connaître du grand public il y a à peine un an, après un passage sur Skyrock. Son premier album appelé sobrement « C’est Rémy » est sorti en mars dernier. Avec ses textes mélancoliques et une certaine maturité malgré son jeune âge, Rémy fédère un large public à l’image de celui présent sur l’île Aucard.

Crédit photo : Vincent Ollivier

Ton nom d’artiste c’est Rémy. Ton nom d’album « C’est Rémy ». Pourquoi choisir de garder ton prénom qui est classique voire source de vannes pour certains et ne pas utiliser un surnom pouvant te protéger quelque part ?

Rémy : On m’a appelé comme ça. Je ne vois pas pas pourquoi je changerais. Certains prennent des surnoms, moi j’ai voulu faire simple. Je suis quelqu’un d’assez simple dans la vie.

Il y avait une comparaison à tes débuts avec Eminem. Peux-tu nous l’expliquer et dire d’où elle vient ?

Rémy : Je pense qu’elle est dû au fait que j’ai sorti « Remynem » sur Skyrock où je faisais référence à l’instru’. C’est un son à lui dont la prod s’appelle « Mockingbird ». Je conseille aux gens d’aller l’écouter. Mais de mon côté, je me compare en aucun cas à Eminem et je pense qu’on a pas le même style à part le fait qu’on soit deux blancs qui rappent.

Justement, on parle beaucoup de communautarisme en France en ce moment. Le fait d’être blanc dans le rap, c’est un avantage ou un problème ?

Rémy : C’est un avantage personnellement. Je suis fier d’être comme je suis. C’est notre force. Si l’on n’est pas fier de ce que l’on est, on ne pourra pas faire les choses bien.

C’est quoi le rap pour toi ? Je parle au passionné pas au rappeur qui en a fait son métier.

Rémy : Pour moi le rap c’est un message. C’est une manière de sortir les mots que l’on souhaite et que l’on ne peut pas sortir d’une autre manière. Pour moi, la musique en général c’est pour parler aux gens. Même s’il peut y avoir des rythmiques et tout le reste pour accompagner.

Tu pratiques d’autres facettes de cette culture Hiphop qui est composé de graff, de danse, de beatmaking etc… ?

Rémy : Nan moi je suis axé sur le rap. Mais je kiffe bien tout ce qui est mélodie, le beatmaking. J’aimerais bien apprendre à en faire. Que ça soit avec les sonorités de piano, de guitare, j’aimerais bien apprendre à faire mes prods. Mais ce sera pour plus tard car on ne peut pas tout faire en même temps. Il faut savoir prendre son temps. En général, dans la musique tout m’intéresse car c’est artistique, c’est ce que l’on sort de nous même. Ce n’est pas un travail comme les autres.

Il y a une dizaine d’années, j’ai interviewé Mac Tyer qui était venu au Francofolies de la Rochelle pour Tandem. Cet artiste est un peu ton parrain et t’interviewer 10 ans après, ça me fait sourire. Est-ce-que c’est facile d’être si jeune et d’être un peu garant de ce rap à l’ancienne ?

Rémy : En fait ce n’est pas que c’est facile. Cela dépend juste de ce que l’on a dans la tête, de sa maturité et de sa manière d’appréhender les choses. Il faut savoir qu’un petit de 17 ans peut percer dans le rap et avoir quelque chose dans la tête, avoir réfléchi, avoir pris du recul sur ce qu’il attendait et donc bien appréhender les choses qui arrivent. Moi c’est ce que j’ai fais. J’ai pris beaucoup de recul car au début c’était assez long. Mais d’un coup on a commencé à travailler avec Mac Tyer. J’ai eu le temps de me dire « si un jour il se passe ça, comment je vais réagir ? ». De toute manière, je reste moi-même face à tout ce qui se passe.

Tu te positionnes en décalage un peu ? Dans le morceau « J’ai vu », quand tu dis « Je viens refaire du rap français », cela donne une impression que tout les autres n’en font pas.

Rémy : C’est pas qu’ils n’en font pas mais c’est que la base du rap, elle avait un peu fanée. Même s’il existe toujours des Youssoupha, des Kery James, qui transmettent vraiment un message et dont les sons passent en radio. C’était cela notre but. De faire rentrer des morceaux de rap à la radio parce qu’il y en a marre de mettre Skyrock et, hein… [sourire]

Justement, tu dis « c’est la vérité » dans plusieurs de tes textes. Pourquoi cette volonté de le préciser ? Pour toi, d’autres rappeurs via l’égo trip ou la création d’un personnage ont discrédité cette partie du rap racontant la vie telle qu’elle est vraiment ?

Rémy : Aujourd’hui le rap est diversifié, c’est une bonne chose. Quelqu’un qui aime la musique pourra toujours se retrouver dans un style car il y en a tellement : de l’afrotrap, de la trap, du kizomba, du rap… et ça c’est le bon côté ! Après, selon moi, tous les styles de rap ne sont pas toujours à la bonne hauteur. Mais quand je dis « Je te dis la vérité », ce n’est pas une attaque pour qui que ce soit. C’est juste que je te dis la vérité, c’est tout ce que tu as à savoir quand t’écoutes mes sons. Rien n’est faux, je te dis juste ce que j’ai vécu, ce que j’ai vu. Et je pense que ça c’est important.

Il y a un autre aspect de ton rap qui est assez courageux je trouve, à notre époque, c’est de sortir un projet aussi romantique, mélancolique. J’ai l’impression que dans les quartiers, il y a un côté dépressif qui s’est installé petit à petit. Je le vois au niveau de la musique, les tempos d’il y a 30 ans étaient beaucoup plus rapides. Est-ce-que tu as eu conscience de prendre un risque en faisant un album peu dansant ?

Rémy : [prend un temps de réflexion]. C’est difficile de répondre à ça car en vérité, j’ai fait juste ce que je voulais faire. Tout simplement. Je ne vais pas changer pour quelqu’un. Je vais pas faire un son « dansant » pour passer en radio ou faire des shows cases. Si j’en fais un, c’est que j’avais envie de le faire. Après, je sais que j’ai des fans qui aiment tout. Ils aiment mon côté mélancolique car c’est ma base. Mais ils aiment aussi Rémy dans «Un peu ivre » ou « Dans le binks ». J’aime aussi faire cela, me diversifier. Dans la vie, si tu ne prends pas de risques, tu n’avances pas.

Tu nous précisais tout à l’heure que tu aimerais bien apprendre à faire tes prods. Celles sur ton projet sont dans cette continuité de mélancolie appuyées par des pianos, violons mais en même temps elles restent très actuelles. Qui sont les beatmakers et comment les as-tu connectés pour cet album ?

Rémy : Il faut savoir que quand je suis arrivé dans le rap, je ne connaissais pas grand chose. Avec Mac Tyer, on a travaillé plus d’un an et demi, deux ans en studio pour qu’il puisse comprendre quels producteurs recherchés. Quand on a commencé, je travaillais avec Mohand, mon ingé son. Mais aussi Ovaground, des suisses, Bersa, un mec de Sevran. Mais j’en découvre d’autres tous les jours.

Avant la sortie et la grosse médiatisation de ce premier projet, est-ce-que tu avais conscience de toucher un public assez large et parfois bien plus âgé que toi ? Conscience de l’universalité de ta musique quelque part ?

Rémy : Non je n’en avais pas conscience. Avant de sortir l’album, j’étais plus dans « est-ce-que ça va plaire aux gens ?». Quand il est sorti et que j’ai fait des concerts, j’ai commencé à avoir des retours et des messages sur les réseaux. C’est là que j’ai compris que mon rap parlait aux 7 à 77 ans. C’est ça que j’aime bien : c’est comme les films grand public ! Il peut y avoir un papa de 50 ans qui vienne me féliciter pour mon travail et qui est avec son fils qui aime autant. Je trouve ça beau et ça me donne envie de continuer.

Le premier freestyle que tu as fait sur un média grand public c’est « Remynem » sur Skyrock. En sachant que ce n’est pas anodin pour un artiste de passer sur Skyrock vu la médiatisation que ça va lui donner. Les artistes choisissent souvent un morceau énergique où ils cherchent à marquer les esprits. Toi, tu es arrivé à contre courant en choisissant un texte introspectif accompagné d’une prod calme et très connu. Comment ce choix stratégique et payant a-t-il été fait ? Qui t’as conseillé ?

Rémy : Je vais te dire quelque chose. Comme je m’y connaissais peu en rap, un type comme moi, la première fois qu’il va aller à Skyrock il va vouloir prouver, faire de l’égo-trip etc… Je ne savais pas quel choix faire car j’avais plusieurs freestyles. C’est Mac Tyer qui m’a dit : « Fais Remynem ». Moi je ne comprenais pas au début. Il m’a dit : « Cette chanson c’est toi. Si tu arrives à la radio à travers cette chanson, tu vas te présenter ». Alors je me suis présenté. Tout simplement. Les conseils des grands payent.

Aujourd’hui, tu es signé chez DEF JAM (l’un des principaux labels hip-hop NDLR). T’en retiens quoi de cette industrie du disque. Est-ce-que tu t’y vois faire carrière ? Est-ce-que tu te dis que tu vas faire un coup et faire ton chemin différemment par la suite ?

Rémy : Quand t’es en maison de disques, tu as plus cet aspect du travail car des gens travaillent autour de toi pour faire quelque chose. Pour moi, une maison de disques, c’est une aide, une très grande aide quand on s’entend bien avec eux. Ça peut arriver que tu t’entendes pas avec elle, c’est normal, mais quand les échanges vont dans le même sens, ça ne peut faire que de bonnes choses. De toute façon, je fais mes sons et si ça plait tant mieux et j’espère que ça va continuer.

Deux trois petites questions qui sortent un peu de ton projet. Ici, on est en province et on peut parfois regarder les rappeurs à travers un écran de fumée. Aujourd’hui, tu vis de ta musique ?

Rémy : Ouais j’en vis.

Est-on riche quand on s’appelle Rémy et qu’on a signé chez Def Jam ?

Rémy : Non pas du tout. On habite toujours à Aubervilliers. On roule toujours en Fiat Punto des années 2000. On traîne toujours à la cité, ça bouge pas. De toute manière, je suis quelqu’un de simple et l’argent ne me fera jamais changer. Si demain j’en ai beaucoup, j’essaierais de faire partir les gens que j’aime. Vivre toute sa vie en banlieue n’est pas forcément quelque chose d’excitant je pense.

C’est quoi la suite pour toi ? Tu parlais d’un deuxième album. Est-ce-que pour le moment tu restes sur la présentation de celui-ci et de sa tournée ? Est-ce-que t’es en train d’écrire le prochain ?

Rémy : Là je suis sur ma tournée, concentré sur celle-ci mais je suis aussi en studio. On travaille toujours. On fait des sons. Moi personnellement, j’écris tout le temps. Chaque moment est propice à l’inspiration : que cela soit en toursbus, que je sois en vacances ou dans ma cité, c’est toujours pareil. Mais c’est bien de bouger, ça ramène de nouvelles inspirations. Je suis toujours dans la recherche. J’essaye de me découvrir.

En ce moment, tu as une visibilité. Peux tu présenter aux lecteurs de 37 degrés ainsi qu’aux auditeurs de Radio Campus et Radio Béton, un artiste auquel tu crois et qui mérite d’être mis en avant ?

Rémy : En vérité, il y en a plein et des fois je réfléchis pas et c’est en sortant de l’interview que je me dis « Putain y’avait lui ! ». [Il prend un temps de réflexion]

Il y a un mec de ma ville qui s’appelle « Le Saz ». Je l’ai invité à mes freestyles Skyrock. Il est un peu dans l’univers trap et à des choses à raconter. Donc je vous conseille d’aller voir ce qu’il fait. Il le mérite.

[Dario, jeune amateur de rap français pose la dernière question] Je voulais savoir depuis combien de temps tu rappes ?

Rémy : Depuis l’âge de 10 ans. J’ai commencé à écrire mon premier texte. J’étais au centre aéré et je l’avais fait à mon animatrice.

Merci Rémy d’avoir pris le temps pour cette interview. On est content de pouvoir t’accueillir en Touraine. Bon concert !

Rémy : Merci à vous. Salut !

Podcast radiophonique à retrouver dans quelques jours sur @RadioCampusTours et @RadioBéton.

Une chronique en partenariat avec « hip-hop is not dead », une chronique réalisée par Loann pour l’émission de Radio Campus Tours 99.5 FM intitulée Wabam Cocktail.

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