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Jean-Marc Doron : Le masque et la toile

Retrouvez le dossier principal du troisième numéro de 37° Mag consacré à la Touraine créative…


Ses spectacles d’été, ses carrés Davidson, ses coups de pinceau et de gueules, Jean-Marc Doron est l’une des figures du monde culturel tourangeau depuis maintenant 40 ans. Mise en lumière d’une vie à remplir aussi bien les scènes et les salles que les tableaux.

Sourire aux lèvres, un regard bienveillant sur ses acteurs, il (ré)écoute. « Faut pas jouer avec l’argent ? Mais ces cons de banquiers ne font pas que ça, alors pourquoi pas nous… ». « Ils me font peur tous ces pauvres. Maintenant que je suis riche je comprends vraiment les riches. »  Le ton est fort, les dialogues acides, un argument cuisiné à l’humour noir, pas de doute, c’est du Doron dans le texte. A quelques jours du départ pour le Festival d’Avignon, une répétition à l’Italienne de sa pièce BF15 se déroule dans sa cuisine, les 37° indiqués par le thermomètre n’incitent pas vraiment à s’entraîner dans son jardin de la Grille Dorée à Amboise.

Amateur de théâtre ou pas, Tourangeau ou autre, ce jardin luxuriant peut sûrement vous faire songer à une nuit d’été passée ici même, à écouter la Compagnie du Théâtre dans la nuit reprendre du Shakespeare ou du Labiche. Depuis maintenant 15 ans, de juillet à août, Jean-Marc Doron et sa troupe de comédiens proposent une pièce, classique ou contemporaine, qu’ils revisitent à leur sauce avant d’offrir un grand banquet où ils réunissent acteurs et spectateurs. Mais cette année, pas de Feydeau, ni de rosé-rosettes. Non, pour 2019 direction donc Avignon et sa scène off où, durant 24 jours, il présentera BF15, un huis-clos qui s’intéresse au développement de la paranoïa d’un « maître de la tubercule » et de sa fille, après une importante rentrée d’argent.

Jean-Marc Doron et Avignon se connaissent déjà. En 1994, le metteur en scène à la carrure Depardiesque déambulait déjà au milieu des 120 scènes du Festival en proposant cette pièce qu’il venait d’écrire, qu’il savait légèrement hors-cadre et qui finalement… ne fonctionnera pas. Il nous raconte : « A l’époque, mais comme cette année d’ailleurs, c’était un peu ça passe où ça casse. Et bien ce n’est pas passé… BF15 a sûrement était incompris mais il me manquait un élément essentiel, une comédienne. Maintenant, je l’ai. » Après un échec dans le temple du théâtre et des arts de rue plus d’un metteur en scène serait revenu dans le Vaucluse avec une autre pièce en poche. Mais Doron sûrement pas, ce n’est pas le genre. Ses choix, ses exigences envers lui et les autres, ses créations, ses nombreux coups de gueules, il n’y met aucun filtre et les assume entièrement. On dit de lui qu’il est trop provoquant ? Alors, il provoquera encore plus. Ce goût pour la provocation, c’est son fil rouge, son fil d’Ariane.

Il attendra « d’écrire et de peindre pour être virulent. »

A 12 ans, il est scolarisé à Notre Dame La Riche à Tours. Réfractaire aux maths, il aime le dessin et les lettres même celles qu’on trouve dans un abécédaire. « On se faisait tellement chier qu’on avait que le dictionnaire à lire. » Quelques mois plus tard il est viré pour mauvaise conduite.  A 15 ans, il se rend à l’examen du BEPC. En chemin, il s’arrête devant un cinéma où on projette Le Vampire de Düsseldorf de Robert Hossein. Il hésite mais le choix est rapidement fait : il préfère la salle obscure à la salle d’examen. L’année suivante à Saumur, il rentre dans une seconde technique. Il se fait virer quelques semaines plus tard. Il tente alors sa chance à l’école Brassart, y développe son goût prononcé pour le dessin mais se lasse rapidement des théories et se fait…. Non, pas virer. Il s’en va par lui-même et rentre aux Beaux-Arts de Tours en 1968.

Avec ses camarades de classe, ils montent à Paris mais les manifestations printanières sont trop virulentes pour lui. Comme il dit : « il attendra d’écrire et de peindre pour être virulent. » Finalement, il ne perd pas le nord et c’est bien l’année suivante, celle où il passe son Capas (licence artistique), qu’il se fait virer. Le directeur de l’institution, un certain Jean Royer, décide d’exclure l’ensemble des signataires d’une petite pétition qui s’inquiétait de l’usure des agrandisseurs photographiques de l’établissement. Parmi les 4 exclus, qui finalement obtiendront tous leur diplôme, figurent Laurent Davidson, petit-fils du célèbre sculpteur américain. Ensemble, ils rejoignent des collectifs artistiques et enchaînent une suite logique : expositions, soirées et rencontres.

Ce qu’il veut, c’est mettre les autres sur scène

En parallèle à cette de vie de bohème, Jean-Marc Doron devient prof d’arts plastiques avant d’initier les mômes du quartier des Fontaines au dessin et au théâtre en tant qu’éducateur. Le théâtre est une révélation. Comme dans ses toiles, il y retrouve son goût pour l’occupation de l’espace et le développe. Monter sur scène pour jouer ne l’intéresse pas vraiment. Ce qu’il veut c’est mettre les autres sur scène, être l’intermédiaire entre l’auteur et le comédien. Après avoir suivi les cours de Jean-Laurent Cochet, il crée en 1982 sa compagnie Le théâtre dans la nuit et commence à écrire et à réécrire des pièces. Il aime l’écriture mais préfère la réécriture, adapter pour retranscrire sur scène la pensée d’un auteur en la modernisant, en jouant sur les ouvertures présentes entre les lignes pour faire passer un message sans dénaturer l’œuvre. Woody Allen, Plaute, Villon, Orwell, Hugo, il s’intéresse et revisite le répertoire international. En 1991, avec son spectacle Louis XI, la compagnie commence à se faire un nom et à produire des spectacles dans les châteaux touristiques du département.

Ses succès sur les planches ne mettent pas de côté son chevalet. Au contraire, il ne cesse de produire, d’exposer en France et de se renouveler. Grâce au père de Laurent Davidson, Jacques, son mentor, Doron rencontre Jean-Louis Debré. Un tournant. « Ce mec-là m’a permis de me débarrasser de mes œillères, de me laisser aller, de m’exprimer pleinement. » Sur une scène ou une toile, il refuse de s’enfermer dans un style. Comme dans la vie il ne veut pas à plaire, il cherche à créer des émotions. Pour lui, « chaque personne a ses propres émotions en regardant une œuvre, si tu dois ouvrir une notice pour comprendre c’est foutu, l’émotion n’est plus là. »

En 1994, Jacques Davidson tombe malade. Son célèbre et joyeux carré alternatif tourangeau, où se réunissent et s’exposent peintres, sculpteurs et compagnie théâtrales, menace de fermer. Jacques propose à son ami Jean-Marc la gestion du Carré Davidson. Ce dernier accepte et inscrit définitivement le 17 Rue des Cerisiers comme l’un des lieux incontournables de la scène culturelle tourangelle. Avec le temps, le lieu se transforme en une unique petite scène qui accueille certain soir plus 100 personnes pour une quarantaine de places assises. L’objectif du lieu, mais surtout la volonté générale de Jean-Marc, est de créer des synergies entre troupes, spectacles et le public. Doron ne veut aucune frontière entre l’artiste et le spectateur. Dans le théâtre, ce qu’il aime avant tout c’est la tradition populaire, la pièce qu’on pourrait jouer au coin d’une rue avec un bout de ficelle et un masque, celle qui rassemble, divertit et fait passer un message clair, souvent engagé.  L’artiste est là uniquement pour offrir et prendre du plaisir, le spectateur, lui, vient pour le recevoir. Il revient sur cette période dorée : « Si le Carré a pris une telle ampleur, c’est sûrement dû à la rareté de lieux alternatifs. A part nous et le Bateau Ivre, on ne trouvait rien. Et aujourd’hui, ça n’a pas beaucoup évolué. C’est regrettable, une ville comme Tours devrait avoir une bonne dizaine de lieux alternatifs. »

Les traits en plus :

Camille Lingesler, comédienne au Théâtre dans la nuit depuis 2016 :

« C’est un vrai passeur, il veut rendre ce qu’on lui a donné au cours de sa carrière. Passionné, humain, sincère, bienveillant, il te pousse à aller chercher le meilleur de toi-même tout en restant à ton écoute. Quand il a truc à te dire, il n’y va pas par quatre chemins, il est comme ça. Il est exigeant avec nous mais surtout avec lui-même. Derrière l’ours, il y a de la guimauve. »

Antoine Joulin, beau-fils de Jean-Marc Doron :

« Avec lui, tes caprices tu les mets de côté. Pour lui, on est tous dans le même panier. Son travail est déguisé derrière une forme de jeu. Quand tu le vois peindre ou mettre en scène des pièces, tu as l’impression qu’il ne travaille pas, que c’est uniquement instinctif, alors que derrière il peut réécrire le passage d’une pièce pendant deux jours. Il transmet beaucoup de choses à ses acteurs, notamment cette envie de partage avec le public. Il veut toujours surprendre, offrir chaque soir un petit quelque chose en plus que le spectateur n’attend pas. »

Son dernier acte ?

En 2007, Jacques Davidson meurt, le Carré doit baisser le rideau. Jean-Marc veut l’ouvrir à nouveau. Pour lui, une scène aussi productive ne peut disparaître. Elle ne disparaîtra pas. Après une courte expérience Rue Georges Sand à Tours, le Carré Davidson s’installe à Amboise en 2014. Dans l’ancienne salle de projection du Parc des Mini-Châteaux, les succès sont là mais le lieu est mal situé. Courant 2018, une aubaine se présente à lui. Des élus locaux proposent au metteur en scène de reprendre l’ancienne école de Négron (voir encadré), il saute sur l’occasion. A 70 ans, s’agirait-il de son dernier acte ? Fort possible. « Dans 5 ans, j’aurai 75 ans et je pense qu’il sera l’heure de quitter les planches. Avec cette nouvelle salle, je pense que d’ici 5 ans on aura réussi à monter le lieu qu’on veut. Un lieu d’accueil, d’échanges et de transmissions. Je pourrai passer la main tranquillement et me consacrer pleinement à la peinture, la boucle sera bouclée. » En le quittant, nous lui demandons s’il préférerait qu’on représente sa vie sur une toile ou sur une scène ? Pour la première fois de l’entretien, il se montre peu loquace : « Ni l’un, ni l’autre, je préfère qu’on parle des autres ». On oubliait, la lumière est pour ses planches et ses toiles, pas pour lui.

Un degré en plus :

Le 12 octobre, la Salle Davidson a inauguré son nouveau lieu de représentations situé à Négron. 5 mois de travaux et une équipe d’une vingtaine de bénévoles ont été nécessaires pour aménager cette ancienne école en un véritable lieu d’accueil pour les compagnies théâtrales, musicales et les associations. Au total, ce sont 510 m2 qui ont été réhabilités pour un montant qui ne devrait pas dépasser 10.000 €. Avec une salle de réunion, un immense hall d’entrée, qui accueillera des expositions, un bar, une scène de 50 places et un studio équipé, ce nouveau lieu multiculturel et de partage est un « aboutissement » pour Jean-Marc Doron.

Photos : Pierre-Alexis Beaumont / Roger Pichot

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