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[Cinéma] Regards #31 Faute d’amour et A Ciambra

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.

Faute d’amour (drame russe, français, belge, allemand)

De Andrey Zvyagintsev

Avec Alexey Rozin, Maryana Spivak, Marina Vasilyeva 

Prix du jury au dernier 70ème Festival de Cannes

Russie. L’exemple de la petite bourgeoisie poutinienne individualiste. Aliocha subit seul en silence le déchirement permanent de ses parents en plein divorce. Les disputes sont vives, la cohabitation, insoutenable dans l’attente de la vente de l’appartement. Réfugié dans sa peine et sa souffrance, ignoré, mal aimé du couple, Aliocha, 12 ans, s’évade et disparaît mystérieusement.

Quelle magnifique entrée en matière que celle des plans cadrage-photo des arbres ondulatoires enneigés, poétiques et offrant une lecture quasi en filigrane, prémices des évènements… Mais il s’agit là d’un émerveillement graphique promesse d’une obscurité oppressante. Sombre, extrêmement noire, la froideur, glaçante, clinique et sans empathie du scénario nous touche de plein fouet car elle réveille le pire, effrayant, que l’on ne veut pas voir et auquel on pourrait universellement s’identifier. Un monde sans amour et égocentriste, négligeant les autres (l’autre). Un constat alarmant de l’existence, une puissance affolée montrée par le cinéaste révolté. L’intrigue est menée avec une rudesse imparable. Le réalisateur de Léviathan conduit sobrement le spectateur à une forme d’anéantissement moral. Nous sommes bouleversés et changés. Etres dépourvus de cœur et d’âme, esseulés, vides et en colère : la férocité des personnages dépeint les fantômes d’eux-mêmes. Mise en scène et photo appuient le propos d’Andreï Zviaguintsev, sur cette « Faute d’amour » concernant à la fois la quête malheureuse d’un ado et celle d’un peuple perdu. Avec une lucidité cruelle, Zviaguintsev réalise son cinquième long-métrage de manière non pas tant déroutante que dévastatrice. C’est déchirant et inoubliable.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


A Ciambra (drame italien, américain, français, …)

De Jonas Carpignano

Avec Pio Amato, Koudous Seihon, Damiano Amato

Un film soutenu et coproduit par le réalisateur Martin Scorsese 

Présenté au Festival de Cannes 2017 section Quinzaine des réalisateurs

Pio est un adolescent âgé de 14 ans, mais il est presque un homme. Car il boit hilare et fume comme les adultes de sa famille et ses amis, tous gitans. Il vit dans un campement délabré et participe activement aux magouilles, vols et recèles de son grand-frère Cosimo. Lorsque ce dernier se retrouve arrêté par la police, Pio, habile, débrouillard et malin, reprend le flambeau, soutenu par un bienveillant migrant africain. Mais dans un milieu où la famille rime avec clan soudé et confiance, peut-on prendre de gros risques, dont celui de mettre en danger ceux qui nous sont chers ? Pio va devenir un homme, oui, mais à quel prix …

A Ciambra s’avance avec des difficultés, et ce durant une bonne partie de l’histoire. Le récit initiatique est un peu trop long. Parce qu’au détriment d’évènements précis, le film démarre telle une poésie (entre-guillemets qui se refermeront plus tard) et assied la galerie de portraits des personnages, incarnés, du camp. Et, ceci étant, c’est beau et criant de vérité. Il faut dire que Jonas Carpignano (qui filme caméra à l’épaule, proche du documentaire, dans la lignée de son précédent Mediterranea) a pris une famille de Roms entière, réelle, dans la vie. Tous des acteurs amateurs. La cadence avance à toute allure : le film est hyper énergique, monte en adrénaline, et nous embarque dans un tourbillon speed, grisant et agréable. C’est un peu comme si les frères Dardenne avaient rendez-vous avec Danny Boyle. Et avec Martin Scorcese (co-producteur du film), pimentant l’histoire d’une touche de ses Affranchis. A Ciambra est à la fois brut et sensible, onirique, drôle, social, moral et humaniste. Le rayonnement qui émerge de l’atmosphère tendue et fougueuse étonne : c’est un exercice de style qui confère une légitimité festive au film. La fin est magnifique.

(Ndlr : A Ciambra est soutenu à la production par Martin Scorsese grâce à un fonds d’aide aux cinéastes émergents).

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).

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