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Chloé Deroy, autour du monde auprès des drag queens

L’artiste tourangelle de 31 ans présente une expo photo au festival Désir… Désirs. Un projet singulier qui méritait bien que l’on s’y intéresse de très près…

Des rencontres comme celle-ci, on n’en fait pas tous les jours. Chloé Deroy est une femme étonnante, passionnante et pleine d’entrain : elle expire toute sa passion à chaque fois qu’elle ouvre la bouche. « L’art c’est le grand truc de ma vie » lâche-t-elle, comme une évidence. D’abord la peinture, puis la photo : « un jour je n’avais plus de peinture. Je suis une artiste, je suis pauvre. Mais j’avais trop de choses à dire pour rester dans l’ombre et j’avais besoin d’être sur le terrain » raconte-t-elle pour évoquer la migration de son travail. Si la photo occupe une grande part de son temps, la peinture n’est jamais très loin, ne serait-ce que dans l’esthétique des images. Ce qui l’attire ? La magie, par exemple le phénomène d’irisation, découvert en Autriche, « qui fait apparaître des arcs-en-ciel ou des couleurs qui se chevauchent. De la magie à l’état brut que je me suis entraînée à maîtriser. »

Après avoir suivi des études en littérature et en anglais, réalisé une thèse sur les fantômes et organisé des colloques sur la peur (ce qui est loin d’être banal comme parcours), Chloé Deroy a bifurqué totalement vers une carrière artistique il y a 6 ans. Quelques mois plus tard, elle a créé son entreprise dédiée à l’image :

« Dans la photo il y a plein de choses différentes, on peut faire du reportage comme de la mise en scène, composer sa photographie. Et c’est un art qui a l’avantage d’aller vite. »

Chloé Deroy est peintre, photographe, écrivaine, danseuse, voyageuse…

Branchée sur 10 000 volts, dotée d’une spontanéité déconcertante, Chloé Deroy part dans tous les sens sans divaguer pour autant : « j’ai un flot de choses à exprimer. On a cette idée qu’il faut se spécialiser mais moi non : j’aime aussi la couture, les robes lumineuses, ou écrire… Je travaille sur un roman depuis 6 mois et j’ai suivi une formation de danse à Paris. Je dors 4h par nuit, je ne peux pas faire autrement. C’est une vie d’artiste totale et je ne peux être heureuse que comme ça. » C’est à ce moment-là que la Tourangelle, arrivée ici il y a 12 ans après une étape orléanaise, fait l’une des métaphores les plus ahurissantes que l’on ait jamais entendu en interview :

« Je suis comme une petite araignée, une patte dans chaque art. »

Elle voit nos yeux écarquillés : « c’est une petite bête mal comprise. On lui voue une haine incroyable alors que c’est super bien fichu. Je compare les araignées aux danseuses contemporaines, elles sont gracieuses. » Promis, on y pensera la prochaine fois qu’on en croisera une en faisant le ménage.

Un billet d’avion abandonné pour assister à un show de drag queens

« Pas très heureuse derrière un ordi », Chloé Deroy travaille « sur le brut » : « la mise en scène, ok. Les retouches, non. Ce qui implique une bonne connaissance de la lumière et me rend la vie très compliquée. Je dois bien étudier mes sujets. » Ces sujets, depuis quelques temps, ce sont les drag queens, des hommes qui se transforment en femmes pour des spectacles : « ce n’est pas mon premier grand projet artistique, mais c’est mon premier projet mondial. Peut-être l’œuvre de quelques années… ou de toute une vie. »

(c) Chloé Deroy

Voyageuse (elle expose annuellement en Pologne depuis 4 ans), l’artiste se rêve « en vieille dame qui a fait tous les pays du monde. » L’envie de découvrir d’autres cultures (seule, ou pas) lui est tombée dessus comme une frénésie, à l’âge de 24 ans : « je suis à l’affût des offres d’aéroports, je peux passer 10h à en regarder. Je ne tiens pas en place, mais je suis très patiente. » Alors quand elle part à Cuba en 2016 pour ce qui devait être « un voyage de noces de pacs », elle prend l’avion avec une idée en tête : assister à un show de drag queens. Elle décolle sans réserver le moindre hôtel, et se rend à 4h de La Havane, dans la petite ville de Santa Clara où elle sait que des spectacles sont organisés. Une fois sur place, problème : « c’était le lendemain… Le jour où je reprenais l’avion pour rentrer. Mais je ne pouvais pas partir sans ce reportage. J’ai laissé perdre mon billet, je suis restée, et j’ai bien fait. »

« Un jeune guerrier magnifique devient une femme fatale »

Le jour J, Chloé Deroy est accueillie dans les coulisses de la représentation, « une toute petite loge avec un miroir poussiéreux, des pneus dans le fond… Pour quelqu’un qui n’aime pas retoucher et pas trop travailler au flash, ça s’annonçait compliqué. Mais je m’en suis servi car il ne fallait pas le changer : c’était émouvant comme c’était. » Les préparatifs commencent : « c’était assez génial. Il y avait par exemple un jeune à la peau noire, un guerrier magnifique, devenant petit à petit une femme fatale. »

Dans la salle, les moyens sont encore rudimentaires : « une scène avec trois fois rien, un mur en briques, trois lumières colorées et les gens – ils étaient une centaine – assis au sol ou sur des chaises. » Le show commence, la troupe métamorphosée chante en playback, distribue des bises, reçoit des billets : « c’est touchant. Il y a des moments où l’on rit mais j’ai vu des personnes pleurer et moi-même j’étais au bord des larmes. En fait tout l’art est dans la gestuelle. »

« Je suis repartie transportée, enchantée. Ça ne pouvait pas s’arrêter là. »

Autre moment marquant de la soirée pour Chloé : l’intervention d’un groupe pour défendre les droits des lesbiennes, mal vues à Cuba (alors que les hommes gays ou les personnes trans sont plutôt bien acceptés). Un déclic pour la Tourangelle :

« J’ai compris la valeur mondiale de ce projet. Là où j’irai, les sujets ne seront jamais les mêmes. Quand un spectacle questionne autant de valeurs, cela révèle beaucoup de la société. Ça nous interroge sur la liberté, sur ce que l’on peut faire, qui on peut être. Là, je me suis dit qu’il y avait un truc. Je suis repartie transportée, enchantée. Sûre que ça ne pouvait pas s’arrêter là, et je me suis promis de continuer. »

Il faut dire qu’avant même ce moment à Cuba, « depuis l’adolescence et de manière active depuis 3-4 ans » Chloé Deroy était déjà sensible aux questions d’amour, de genre et de liberté : « j’ai été très choquée par le mouvement de La Manif pour Tous. Il m’a fait honte en tant que française. Je voulais faire quelque chose, pas être une énième personne dans la rue mais utiliser mon art, l’arme fatale. Cette cause-là valait bien que j’y travaille. » Au départ, elle imagine un projet photo visant à prendre des couples homos ou trans dans la rue, « mais les gens avaient du mal à prendre le risque de poser pour moi. Ce projet tout simple posait déjà des questions. »

« Je suis sensible au charme des drag queens »

Finalement, un peu plus tard, son culot, sa persévérance et sa sensibilité ont offert son sujet à Chloé Deroy. Les drag queens, donc. « Aujourd’hui, dès que j’ai des sous, c’est pour continuer ce projet. » A Paris, New-York ou en Russie, peut-être bientôt au Maroc ou en Pologne. Avec des drag queens, mais aussi des drag kings (des femmes devenues des hommes), plus rares. Maîtrisant le russe, la jeune femme a ainsi pu vivre des moments très forts à St Petersburg, dans un cabaret : « les décors étaient faits à la main, ils avaient travaillé sur une petite pièce du XVIIIème siècle et revoyaient des chansons folkloriques russes sur scène. C’est le plus beau spectacle que j’ai pu voir. »

Les drag queens pour Chloé « ce sont des personnes libres de leur identité, de leur genre, de leur style de vie et de leur rythme de vie. Il s’agit de personnes non binaires. Ce sont tous des artistes à mes yeux. Ils changent leur corps en œuvre d’art. Certains juste pour un spectacle, d’autres non. Et d’ailleurs, certains ne sont ni homos, ni bisexuels. C’est juste que ça les éclate. Je suis sensible au charme des drag queens. C’est fascinant, c’est comme s’ils avaient le meilleur d’un homme et d’une femme. »

Cet instant où les hommes deviennent des femmes…

La photographe tourangelle aime particulièrement assister à un moment :

« Pour chaque drag queen, pendant la métamorphose, il y a une étape qui symbolise le passage à l’autre sexe. Elle est différente selon chacun. La gestuelle, parfois la voix et la caractère changent. J’en ai vu un qui, au moment de se faire poser ses faux cils, ferme les yeux. Quand il les rouvre, il se redécouvre en femme alors qu’il l’a déjà fait plein de fois. Il y a cette stupeur permanente et je l’ai retrouvée à chaque show. L’authenticité de ce moment m’a beaucoup touchée. »

Avec ses photos, en noir et blanc « pour enlever le côté fluo-paillettes et garder les émotions », Chloé Deroy espère montrer « la sensibilité et l’humanité de ces personnes-là. Ce sont des petites princesses. Et on a besoin de ces moments de magie, c’est pour ça que j’aime cet univers avec ces moments d’émerveillement et d’extase. Les drag queens sont une source d’inspiration extraordinaire, l’essence brute de l’art. »

« Ils ont une sacrée force de caractère »

Au festival Désir… Désirs de Tours, elle présentera une trentaine de clichés issus de ses voyages, elle prépare aussi un livre – Sovereigns ­– qui signifie Souverains « mais en anglais car il n’y a pas de problème de différenciation sexuelle. » Son travail, on le découvre aussi dans des vidéos sur YouTube, « à long terme ce sera un lien entre tous mes reportages » raconte celle qui a « des copains drag queens » dans le monde entier. Ils la touchent mais elle n’oublie pas leurs difficultés : la drogue aux États-Unis ou l’homophobie quasi institutionnelle en Russie : « à St Petersburg ils rentrent en taxi tous ensemble et ne m’ont pas laissée rentrer seule non plus. Ils prennent des risques, ils ont une sacrée force de caractère et je les aime pour leur courage. »

 

Un degré en plus :

Chloé Deroy expose aux Studio dès le 14 février pour le festival Désir… Désirs. et elle vient de lancer un financement participatif pour son projet, les détails sont ici.

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