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La beauté de deux femmes qui s’aiment sur grand écran

Le film a cartonné au festival Désir… Désirs cette semaine à Tours : Embrasse moi a été projeté aux Studio vendredi en présence d’Océanerosemarie et de Cyprien Val à l’origine de ce projet drôle, juste, moderne mais sous estimé : l’histoire d’une ostéopathe qui tombe amoureuse d’une autre fille en forêt et qui fait tout pour la garder auprès d’elle malgré d’innombrables maladresses.

Embrasse moi est un film comme il y en a régulièrement au cinéma : on y découvre deux personnages qui tombent amoureux, et dont l’histoire va être tumultueuse. Le tout avec la promesse d’un happy end, parce que l’on est sur grand écran. A l’affiche, il y a des actrices que l’on connait : Alice Pol (qui a tourné avec Dany Boon, donc qui s’y connait en matière de cinéma bankable) ou encore Michèle Laroque. Et puis il y a l’actrice principale : Océanerosemarie, que l’on a découvert humoriste, et qui est ici coréalisatrice aux côtés de Cyprien Val. A Tours, on la retrouve avec son ami pour présenter et défendre « la première comédie romantique lesbienne » du cinéma français. La première, sortie seulement en 2017. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? Combien de temps va-t-on patienter avant d’en voir des dizaines d’autres, sans ce que cela ne soit un événement ?

Le projet Embrasse moi ne date pas d’hier : « je l’ai eu rapidement quand j’ai commencé à écrire mon one woman show La Lesbienne Invisible en 2009 » explique Océanerosemarie. Après avoir trouvé de quoi financer le film, elle rencontre Cyprien Val et tous deux s’attachent à « essayer de faire vivre l’univers joyeux du spectacle dans le cadre d’une fiction », l’idée étant de proposer l’histoire de deux femmes qui s’aiment « sans que la question de leur sexualité ne soit un problème, ni un sujet. »

Pas assez de héros homos au cinéma

Cette volonté vient d’une expérience vécue par Océanerosemarie depuis des années dans les salles obscures : « la plupart des films avec des lesbiennes c’est 50 Nuances de Glauque, elles sont serial killer, se suicident… Dans les comédies romantiques, on voit l’hétéro qui rencontre une fille, elle se demande si elle doit l’embrasser, puis si elle doit le dire à sa mère et enfin si elle doit quitter son mec. » En tant qu’homo, elle trouve ça « ennuyeux », « j’ai donc fais le film que j’aurais aimé voir quand j’étais ado. »

Embrasse moi épouse tous les codes de la comédie romantique à la française, y compris ses maladresses avec des rebondissements complètement saugrenus. Mais c’est aussi pour cela qu’il est attachant : il colle en genre, le parodie parfois. Comme dans d’autres longs métrages, on retrouve en coin des petites références et critiques sociales, et ici elles font allusion à l’homophobie « par exemple ce personnage macho dans la rue excité par deux filles sur le point de s’embrasser. »

Un Dom Juan au féminin

Avec ce film, Océanerosemarie et Cyprien Val ambitionnent de renvoyer « une image de la société telle que l’on voudrait qu’elle soit », c’est un « film d’anticipation, futuriste, où l’on idéalise un certain nombre de situations comme ces écolières qui ont compris que leur maître était gay sans que cela ne pose le moindre problème. Pareil avec le personnage de Michèle Laroque en couple mixte : ce n’est ni une question, ni un sujet. » Tout ça pour se concentrer sur le véritable enjeu de l’œuvre, « l’incapacité du personnage principal à s’engager. » Et clairement, c’est un vrai boulet.

Voilà donc Océanerosemarie en train de jouer le rôle d’un Dom Juan féminin, un pied de nez de plus :

« Le Dom Juan originel est sincère et joue sa vie à chaque fois qu’il rencontre une femme. Et là on a une fille amoureuse de l’amour, toujours à fond, chaque fois elle veut se marier et tombe sur la femme de sa vie. Elle ne se fout pas de la gueule des filles, elle a juste du mal à réfléchir, ce qui arrive à tout le monde. C’est un plaisir de s’approprier des codes souvent calqués sur des personnages de garçon. »

« On a dû se confronter à un certain snobisme, une homophobie inconsciente »

Illustré par une BO pertinente, Embrasse moi est passe-partout tout en étant un peu en marge des autres films du genre : « on frôle la parodie, on frôle le mauvais goût… On frôle plein de choses, il y a des situations improbables, poussives, hautes en couleurs… Ça correspond à une certaine joie adolescente, on a envie de passer un moment délicieux. »

Et pourtant :

« il y a une petite déception de ne pas avoir eu de succès en salle, on espère qu’il va s’élargir avec la récente sortie en DVD ou le passage sur Canal. Peut-être que le public n’a pas encore l’habitude de fréquenter des personnages lesbiens au cinéma ou dans la vie. On a dû se confronter à un accueil mitigé, un certain snobisme, une homophobie inconsciente. Les gens n’ont pas compris la dimension politique, que justement dans ce film l’homosexualité n’est pas un sujet. On ne dit pas qu’on souffre, qu’il faut être protégés… On se met à égalité. Toute notre vie on s’est identifiés à des personnages hétéros alors qu’on n’était pas hétéros. On a pleuré, rit avec des héros hétéros. Alors pourquoi l’inverse ne serait pas possible ? A travers la fiction on permet aux gens de voir les personnes LGBT qu’ils n’ont peut-être pas l’occasion de rencontrer dans la vie. »

Un idéal qu’Océanerosemarie se voit bien poursuivre dans les 4 prochaines décennies de sa carrière de cinéaste, consciente qu’il faut qu’un « patrimoine » de tels films existe pour s’imposer sur les écrans.

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