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Des écrins pour la création

Sanjin Cosabic et Diego Movilla dans leur atelier

Retrouvez le dossier principal du troisième numéro de 37° Mag consacré à la Touraine créative…


Si beaucoup de métiers peuvent parfaitement s’exercer dans un bureau sordide au cœur d’une zone artisanale insipide, la création artistique semble avoir besoin d’un environnement plus personnalisé pour s’épanouir. L’atelier d’artiste s’est développé au XIXe siècle : l’identité de l’artiste s’y construit, son œuvre s’y montre et sa vie sociale s’y organise. Deux siècles plus tard, qu’en est-il ? Nous avons demandé à quatre artistes tourangeaux dans quatre disciplines différentes (une céramiste, deux architectes, deux peintres et un vidéaste) de nous ouvrir les portes de l’espace qui, quotidiennement ou presque, les inspire ou, à tout le moins, leur donne envie de se lever le matin pour aller exercer un métier à part.

Dans notre sélection, seule la céramiste Charlotte Piraudeau vit au même endroit que son atelier, même si, contrairement à ses domiciles précédents, il est dans une dépendance. «Dans mon métier, les temps de séchage et de cuisson sont souvent longs. Le fait d’habiter sur place m’évite d’avoir à calculer, à anticiper : il libère donc très clairement mon processus de création. C’est la première fois de ma vie que je peux réellement me poser et laisser libre cours à ma créativité.»

Même si leur domicile est à quelques kilomètres de leur atelier, les plasticiens Diego Movilla et Sanjin Cosabic ne disent pas autre chose : «Nous venons de finaliser l’aménagement de cet espace de 300m2 à Saint-Pierre des Corps, nous avons passé beaucoup de temps à faire ces travaux, mais cette étape d’appropriation a radicalement modifié notre manière non pas de travailler, mais de venir travailler». «Pendant les premiers mois, on était comme des gosses : chaque matin, en se levant, on se disait : vivement que j’arrive au boulot !» répondent en écho les architectes Victor Viot et Jean-Charles Liddell qui ont poussé le bouchon jusqu’à acheter un terrain nu à Saint-Symphorien pour construire leur lieu de travail de A à Z. Cette opportunité de construction leur a non seulement permis d’avoir une vue lointaine au-dessus de la ville de Tours, mais aussi de gérer des contraintes techniques et esthétiques importantes. «L’architecte des bâtiments de France de l’époque Sybille Madelain-Beau, avec son accord rapide, nous a confirmé qu’en architecture tout est possible. Cela nous a donné des ailes et vivre ce lieu au quotidien, le montrer à nos clients, influe évidemment sur notre processus créatif global».

Vue des bureaux des architectes Victor Viot et Jean-Charles Liddell

La Loire, muse en ligne de mire

 

Même s’ils ne voient pas la Loire directement, Victor Viot et Jean-Charles Liddell ont vu sur le Val de Loire et le «vivent au quotidien», dans un lieu avec 40 % de surfaces vitrées qui «regarde la nature défiler toute l’année et donne à voir l’infini». Un élément essentiel aussi pour Charlotte Piraudeau, installée à Noizay à 2km du fleuve royal, qui considère que le paysage changeant de son environnement quotidien est souvent transposé dans ses créations. Pour elle qui a grandi à la campagne, puis vécu en ville pendant des années, ce décor naturel autour de son atelier est vécu comme un retour à la terre et à l’enfance. Très attirée par la géologie et l’archéologie, elle va même jusqu’à utiliser certaines pierres de son jardin pour des empreintes et des inspirations de teintes.

Nikolas Chasser Skilbeck, vidéaste franco-américain originaire du Bronx, fait carrément corps avec la Loire : elle est à la fois sa matière première et son principal lieu de travail depuis qu’il l’a découverte en 2011, lors d’une résidence à l’Octroi. «En vidéo, l’atelier, c’est le monde» résume-t-il. Depuis huit ans, il a décliné le fleuve dans plusieurs de ses œuvres. «Le jour où sentirai que je n’ai plus envie de filmer ici, je partirai». Alors que ses œuvres sont principalement réalisées chez lui devant un ordinateur, le temps de gestation, de réflexion et la prise de matière première se fait lors de longues promenades sur les bords de Loire.

Nikolas Chasser Skilbeck

Un temps d’appropriation

«C’est d’abord un lieu de vie, dans lequel on travaille» décrivent les plasticiens Sanjin Cosabic et Diego Movilla. «Un lieu magique, en perpétuelle évolution», même si aujourd’hui, après des mois d’un aménagement qui a été un projet à part entière empiétant sur leur temps de création, leur atelier va moins changer. «La construction de ce bâtiment a été une prise de risque considérable pour notre entreprise», analyse Jean-Charles Liddell avec quelques années de recul. «Elle nous a pris du temps, de l’argent et de l’énergie». 

«J’ai arrêté la céramique pendant un an, pour aménager ma maison et mon atelier», raconte Charlotte Piraudeau, «c’était frustrant, mais ça m’a permis aussi de prendre du recul et de redémarrer plus sereinement : pour la première fois de ma vie, je sais que je ne vais pas devoir encore déménager dans six mois ou un an, je peux envisager mes créations dans la durée et lancer des projets longs et lents.»

L’atelier de Charlotte Piraudeau

Des lieux de convivialité

A part Nikolas Chasser Skilbeck qui ne peut pas inviter des amis ou des chargés d’exposition dans son «atelier» à ciel ouvert, les autres artistes choisis ouvrent tous leurs portes : la céramiste aux visiteurs et à des élèves pour des ateliers, les architectes à leurs clients qui peuvent ainsi ressentir immédiatement leur potentiel créatif et les plasticiens qui sont ceux qui vont sans doute le plus loin : pour Sanjin Cosabic, c’est du 7 jours sur 7, et Diego Movilla vient souvent «juste pour être là, boire un verre, regarder des petites choses, ranger un peu : pas pour travailler». Espace d’exposition et terrasse ouverte à l’entrée, petit recoin caché salon-bibliothèque-bar-cuisine, bureau avec grande table, entre-sol réservé à la sérigraphie, terrasse… Il y a même un petit plateau pour les Djs : un lieu multiple également voué au bon vivre, au repos et à la fête.

Sanjin Cosabic et Diego Movilla dans leur atelier

Le fait de pouvoir montrer son travail permet de s’affranchir partiellement des expositions à l’extérieur, toujours lourdes en terme de démarches, de logistique et reposant sur l’efficacité d’autres acteurs. Pouvoir exposer quand on veut, dans un lieu à soi, qu’on aime et qu’on a façonné, renforce ce sentiment d’indépendance et de liberté essentiel pour qu’une inspiration sans entrave donne toute sa force.

Photos : Claire Vinson

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