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A Grandmont, les lycéens racontent les migrations

Chaque année, la région Centre-Val de Loire finance des interventions d’artistes au lycée ou en CFA dans le cadre d’un dispositif baptisé Aux Arts Lycéens et Apprentis. A Tours, la compagnie de théâtre Jabberwock y participait pour la troisième fois cette année aux côtés d’élèves de 1ère L. Nous avons pu découvrir leur travail…

Dans une contrée nommée le Nord
Un petit fils de minor
Sur un désaccord
Se fit mettre dehors

L’argent guidant le monde
Sans elle tout le monde sombre
Et sur un désarroi commun
Il ne put partir si loin

A cent lieux loin de lui
Se trouvait son nouveau lieu-dit
Qui ne lui plut guère,
Mais quelle guerre d’affronter le froid

Le froid qui dans chaque interstice se glisse
Pour vous emporter dans son vice
Contrairement à la chaleur, qui de sa volupté
Ne vous fera pas perdre pied

Avec la peur de se raidir
Ils décidèrent de partir
Alain, Nicole, Serge, Véronique et Frédéric.
Car papa voulait changer d’air

La famille descendit dans le sud
Et s’arrêta dans une contrée fort demandée ;
Sans avoir de pied à terre, ils décidèrent
De s’éloigner de la lumière

Pour s’implanter et rayonner
De leur propre côté.
Dans une petite bourgade
Pleine de camarades

Il ne perdit pas un instant
Car sans travail pas d’argent
Et pour faire vivre ce poulailler
Nicole devait elle aussi travailler.

Son travail aussi vite quitté
Il ne prit pas plus d’une seconde à être récupéré
Sans un détour il reprit son quotidien
Pour lui tout allait si bien

Car si la rose fleurissait là-haut
Là-bas pourquoi ne fleurirai-t-elle pas ?

Ce poème baptisé De Haut en Bas est signé Clément Lemaire, élève de 1ère L au lycée Grandmont de Tours, « Il raconte l’histoire de mon grand-père qui a dû changer de métier après avoir été licencié de son usine dans le Nord » explique l’adolescent qui a présenté son texte sur scène il y a quelques jours, forcément avec émotion.

Ce n’est pas le seul à s’être inspiré de son passé familial pour cet atelier théâtral avec la compagnie Jabberwock. En arrivant pour la première fois au lycée tourangeau fin 2017, son fondateur Didier Girauldon et la comédienne Constance Larrieu ont demandé aux jeunes de faire des recherches dans leur entourage pour revenir avec des textes évoquant des aventures migratoires… Lycéennes et lycéens ont également étudié des écrits d’Alexandra Badea, Alejandro Jodorowski et Wajdi Mouawad repérés avec leurs professeurs de français (Carole Lebrun) et d’histoire-géo (Alexandre Derivière)…

Des histoires émouvantes et personnelles

Toutes ces histoires ont ensuite été rassemblées pour former un seul et même spectacle, Exils douloureux, récits spectaculaires : dans un avion, passagères et passagers évoquent leurs origines… Le pitch pourrait faire penser à la série Lost, il est surtout la jonction d’aventures aux contours différents mais racontant toutes un destin semblable. D’origine russe, Mariam est par exemple revenue sur sa propre histoire, quand elle a quitté Moscou il y a dix ans en direction de l’Ouest : « j’évoque un moment que j’aime beaucoup, quand on mangeait des petits gâteaux sucrés… »

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« C »était particulièrement émouvant de voir les élèves s’engager à fond dans la thématique abordée pour défendre ces écritures et ces témoignages. L’accueil a été très chaleureux et beaucoup de spectateurs étaient très touchés d’entendre ces textes » raconte Didier Girauldon après la représentation, d’autant plus qu’une bonne partie de ces élèves ne sont pas en option théâtre.

« Dès le début, ils ont montré une curiosité et une motivation très forte, et cela ne s’est pas démenti tout au long du travail » poursuit le metteur en scène. Complétée par une visite au musée de l’immigration de Paris suivie d’un spectacle, la demi-douzaine de séances a ainsi permis d’aborder des sujets complexes, comme l’intégration dans une nouvelle société : « moi je me suis revue à un moment où j’avais une amie dont les autres copines ne voulaient pas qu’elle vienne avec moi » se souvient par exemple Mariam. « Cela nous a permis de mieux comprendre certaines situations. Au final la peur de l’étranger c’est stupide » estime Clément.

Une exposition en plus du spectacle

Et si une partie des élèves ne s’intéressait pas forcément à ces questions de migrations malgré leur forte présence dans l’actualité et le débat politique, toutes et tous ont aujourd’hui un bagage plus solide et une sensibilité : « le fait de parler librement du sujet a provoqué des discussions et des moments de théâtre très riches. Il y a eu des échanges passionnants et nous avons tous beaucoup appris, élèves et intervenants inclus » résume Didier Girauldon.

En parallèle de la pièce de théâtre, un autre groupe d’élèves a monté une exposition dans le CDI de Grandmont… Inspiré de la vidéo d’une Syrienne racontant son exil et le peu de choses qu’elle a emmené avec elle, le projet des lycéens consistait à rassembler des témoignages, « des histoires de sacrifices » synthétise Ilian. En prime, les jeunes ont imaginé ce qu’eux-mêmes mettraient dans leur sac s’ils devaient partir : « cela m’a ouvert les yeux, j’ai pris conscience que j’étais quelqu’un de privilégié, que j’avais de la chance de vivre ici » retient Nicolas. Les différents panneaux, qui proposent en quelque sorte un tour du monde de récits, sont présentés dans l’établissement jusqu’au 7 juin.


Un degré en plus :

La compagnie Jabberwock est également en lien avec le lycée Descartes de Tours où Bettina Von Schramm anime l’atelier Panique et revisite Barbe Bleue avec les élèves, revoyant notamment la position de la femme dans ce compte. Enfin, ces dernières semaines, en association avec le Théâtre Olympia et le Jeune Théâtre en Région Centre (JTRC), la création Le jour où les femmes ont perdu le droit de vote a été présentée dans plusieurs collèges du département, dans le cadre d’un travail approfondi avec les élèves (des ateliers de théâtre leur ont été proposés avant le spectacle pour les impliquer dans le processus). La pièce, qui se déroule dans l’antiquité sur fond de mythologie grecque, sera également présentée sur la scène du CDNT cet automne.

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