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A Descartes, des lycéens sur scène en mémoire de la Shoah

Ce vendredi 20 avril, 13 élèves de seconde du lycée Descartes de Tours se produisent en public pour la première fois. Ils interpréteront des textes-témoignages sur la Shoah et nous avons assisté à une de leurs répétitions.

C’est mercredi après-midi, il n’y a pas cours mais un groupe de lycéens est encore à Descartes : ils font du théâtre dans la salle Senghor. Dehors le ciel est parfaitement bleu, mais Héléna Sadowy ferme totalement les volets. La comédienne et metteuse en scène a besoin du noir quasi total afin de mettre son groupe dans les conditions du spectacle… Il y a juste quelques lampes allumées sur scène, le reste du décor est composé de tables et de chaises, les premières actrices qui doivent répéter s’installent et commencent leur dialogue : on découvre alors un extrait du livre de Charlotte Delbo, Auscwhitz et après.

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Le texte est parfois hésitant mais les élèves y mettent du coeur : elles n’ont que 5 jours, 5 après-midi pour répéter avant de se produire ce vendredi soir dans cette salle de 200 places. Margaux, Valentin, Satine… Au total ils sont 13 à s’être portés volontaires pour participer à l’atelier imaginé par Héléna. La jeune femme de 29 ans est venue une première fois cet hiver présenter son propre spectacle conçu à partir des écrits d’Etty Hillesum (une Néerlandaise de confession juive ayant tenu un journal intime pendant la guerre et envoyé des lettres depuis le camp où elle a été déportée). Ensuite, elle est repassée voir les lycéens et leur a laissé le soin de choisir plusieurs textes qu’ils souhaitaient incarner parmi les écrits de Charlotte Delbo mais aussi de la retranscription du film Shoah de Claude Lanzmann et de Quatre petits morceaux de pain de Magda Hollander-Lafon.

« Ce n’était pas facile de capter leur attention mais au final c’est très émouvant et bouleversant de travailler avec eux » raconte Héléna, artiste énergique et enthousiaste qui ne tient pas en place. Son rôle consiste à pousser dans leurs retranchements ces jeunes de 2nde qui n’ont pas forcément le théâtre dans la peau, et elle y arrive par petites touches, à force d’exercices et d’ajustements, bien aidée en cela par un texte piquant, aussi drôle que sensible.

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Une metteuse en scène qui s’intéresse de très près à la Shoah

« Vous voyez, c’est beaucoup mieux maintenant que vous mettez des onomatopées », « Vas-y encore plus fort ! », « Ris de ta blague avec elle », « Tu peux être encore plus saoulée ? » « Avance ton buste quand tu lui dis que tu vas mourir » : Héléna a le vocabulaire parfait pour faire mouche auprès des jeunes… Timides au premier abord, les filles que l’on a vu répéter commencent à se lâcher, vivent leur texte, abandonnent leur pudeur et deviennent progressivement ces femmes blessées et blasées à qui on laisse miroiter une libération du camp, libération qui tarde à venir ce qui renforce cruellement leur frustration.

Le texte parle de mogettes, de la famille qui attend (ou pas) à la maison, de l’ambiance du matin, de la peur de la mort… Il évoque surtout une période douloureuse de notre histoire au programme scolaire des lycéens, mais qui prend forcément une autre dimension lorsqu’ils l’incarnent le temps d’une représentation.

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Très touchée par la Shoah et les témoignages de ses victimes, Héléna Sadowy y consacre une grande part de son travail. Formée notamment à Lyon puis à Fribourg (dans une école suisse mêlant philosophie et anthropologie où elle se rend encore régulièrement pour des mises en scène), elle a entrepris de porter dans sa voix et son corps la prose d’Etty Hillesum après avoir vu une première interprétation décevante de ses textes : « ils étaient trop beaux, je devais les mettre en scène. »

Depuis, elle a débarqué à Tours et monté sa compagnie (Haut les Cœurs !), elle a joué quelques fois son spectacle Etty Hillesum : une vie bouleversée dans la région (devant un public restreint, installé en arc de cercle devant elle), a par ailleurs participé au festival WET à Tours, a joué au Point Haut avec une compagnie d’art de rue lyonnaise dont elle fait partie et cultive désormais des projets de jeu ou d’écriture « qui partent d’un fait historique pour dériver vers la fiction. L’idée c’est de s’ouvrir sur le monde, de savoir d’où l’on vient pour savoir qui on est alors qu’aujourd’hui on a de plus en plus tendance à être dans une société de zapping : on passe rapidement d’un événement à l’autre. » Une philosophie qui guide son travail avec les lycéens de Descartes, afin d’accrocher cette nouvelle génération, pour qu’elle soit à son tour habitée par ces souvenirs et ces récits.


Représentation ce vendredi 20 avril à 19h30 salle Senghor au Lycée Descartes, à Tours.

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