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Regards #90 « Dernier amour »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Dernier amour (Drame, romance, historique français)

De Benoît Jacquot

Avec Vincent Lindon, Stacy Martin, Valeria Golino 

Scénario Benoît Jacquot, Chantal Thomas, Jérôme Beaujour

D’après l’œuvre de Casanova – autobiographie Histoire de ma vie

Cette critique est suivie de l’interview de Benoît Jacquot réalisée aux Cinémas Studio de Tours – 15 mars 2019

Exilé à Londres qu’il ne connaît guère, dans l’Angleterre du XVIIIème siècle, Casanova est connu pour être le grand séducteur aux nombreuses conquêtes. Trente ans plus tard (en 1793, lorsqu’il commence à écrire ses mémoires), il narre à une jeune femme cette époque frivole mais pas forcément heureuse. Car il revient sur une rencontre particulière, sur un amour frustré avec une jeune courtisane dont il peinait à obtenir les faveurs. Il n’avait plus d’yeux que pour elle. « La Charpillon » le faisait languir et jouait avec ses nerfs. Elle avait pour prétexte qu’il faille qu’il l’aime, véritablement, pour l’avoir …

Le titre n’est pas « Casanova » mais bien « Dernier amour ». Ce qui veut en soi, déjà tout dire. Il ne s’agit pas d’un portrait de l’illustre aventurier vénitien aux plus de 140 conquêtes. Mais bien d’une histoire – un moment de son histoire – relatant une vraie rencontre amoureuse qui a défié l’homme, dans son égo et dans sa conception de la passion. Dernier amour, mais aussi premier amour, en somme. La première et unique fois où Casanova a perdu la tête pour une femme au point d’être pétri de sentiments les plus fous. Benoît Jacquot n’a pas axé la trame sur un fil érotique, ni même terriblement pulsionnel dans le duo à l’attirance réciproque. Le désir de Casanova pour La Charpillon est certes vertigineux, mais le film est un drame sentimental où l’émotion gagne pour peu que l’on s’ouvre à une intense réflexion sur le désir. Traitée avec pudeur, la psychologie des personnages est au centre de tout.

De prime abord, on plonge dans une reconstitution historique aux mœurs libérées, où évoluent déci delà des bourgeois, des joueurs d’argent, des buveurs de whisky et des prostituées tous jupons relevés dans les buissons alentours. Une certaine modernité est accordée à cette société libertine parlant crument de sexe. Mais l’ambiance ludique, lubrique et décomplexée ne se présente à notre regard qu’avec parcimonie. On admire les costumes, les carrosses et les clavecins baroques. Les bruitages sont excellents et la musique signée Bruno Goulais accompagne parfaitement la mise en scène. En intérieurs, l’implantation du décor est d’une sobre et élégante beauté, entre noirceur et douceur. La photographie joue de l’obscurité et de la lumière naturelle, offrant à l’image des tonalités réalistes et une authenticité. Pas d’artifices ni d’austérité, rien de pompeux, et tout est mesuré.

Un peu sombre et triste, parfois léger et drôle : le film maîtrise le ton avec précision et théâtralité. Lorsque l’on entre dans la rencontre entre Casanova et La Charpillon, c’est pour découvrir peu à peu, et avec une grande délicatesse, l’éthique d’un propos à mesure que le séducteur se heurte à son premier échec amoureux. Sa douleur de l’attente, sa soumission au jeu qui lui échappe et sa déception le rendent fragile, lui, l’homme solide et viril à la réputation à tenir. La notion de l’intime se joue au détriment du sensationnel : c’est ce qui fait l’intensité de ce film d’époque sans surcharge, sans dimension extraordinaire.

Le réalisateur se focalise sur l’interprétation, la densité des dialogues, omniprésents, et la profondeur intrigante des regards entre les deux personnages. Casanova – Vincent Lindon est peu réactif. Il se soumet aux règles, il subit, mais il est résigné et il espère. L’acteur esquisse un sourire parfois, il est contrarié, posé, mais finalement moins sombre qu’à l’accoutumée dans ce réel premier grand rôle à costume. Son travail est, comme toujours, d’une précision extrême. La Charpillon est interprétée par Stacy Martin, jeune actrice anglaise, remarquable dans Taj Mahal, Nymphomaniac vol.I et Le redoutable. Elle se livre ici à un jeu cruel en provoquant le tourment de Casanova. Et cette dimension psychologique est terriblement envoûtante. La tension est d’ordre cérébrale, et non pas romanesque, ni sensuelle. Le parti pris est la réflexion sur la passion, sur les affres du désir, sur l’emprise au nom de l’amour et du fait inacceptable de ne pas obtenir ce que l’on veut, lorsqu’on parvient, habituellement, toujours à ses fins. Ce parti pris est intemporel et universel. Le spectateur pourra s’étonner de s’identifier un peu à Casanova, à travers ce discours moderne et autour de la question du désir amoureux. Un film original, au traitement maîtrisé et très bien interprété. Réalisé par le grand, le talentueux Benoit Jacquot.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


Interview de Benoît Jacquot.

Vous mettez en scène un homme et une femme tel un duo singulier et complexe. Elle, beaucoup plus jeune que lui, le manipule. Comment définiriez-vous cette relation ?

Elle n’est pas manipulatrice. Elle fait avec ce qu’elle est, manifestement, elle, manipulée par sa famille, en premier lieu par sa mère qui la prostitue. Elle est à qui la veut, pourvu que qui la veut paye. Mais elle décide, probablement parce qu’elle est amoureuse de lui, que Casanova, non. Qu’il sera comme excepté de ceux qui peuvent l’atteindre de la façon qui est pour elle ordinaire, et à laquelle elle est obligée.

Elle lui lance un défi, puisqu’elle lui demande de l’aimer autant qu’il l’a désire …

Oui. C’est pour marquer qu’il l’aime vraiment. Elle lui demande non pas de la désirer mais de retarder son désir. Ou, en tous cas, de donner la preuve qu’il l’aime au moins autant qu’il la désire. Qu’il l’aime, elle, et pas une femme comme une autre, et une autre encore …

Elle lui propose un pacte de fiançailles, avec un temps défini pour qu’il y ait un passage à l’acte, que lui attend, désespérément …

C’est pour lui très inattendu. Ce n’est pas du tout son usage et il s’en trouve extrêmement bousculé. Et finalement plus que bousculé : presque détruit.

L’écriture à trois du scénario a-t-elle était complexe ?

Non. Vous savez, c’est assez fréquent qu’un scénario s’écrive à plusieurs. Moi, cela m’est arrivé assez souvent. Le vœu de faire un film d’après les mémoires de Casanova vient de moi. Le choix de cet épisode vient de moi, aussi. J’ai voulu que cela se mette en place avec des personnes qui pourraient me renvoyer des impressions, me faire des suggestions, et faire avancer quelque chose à peu près de la même façon. Je mets en scène un scénario, au même titre que je mets en scène des acteurs, des actrices ou des collaborateurs techniques. C’est la même chose. J’essaye de trouver la voie du film en indiquant par où aller.

Vous êtes à la fois un cinéphile et un amoureux de la littérature, puisque vous avez déjà fait des adaptations (Kafka, Blanchot et Dostoievski dans les années 70, Le journal d’une femme de chambre …). A quel point les livres sont-ils source d’inspiration pour vous, et pourquoi l’illustre vénitien vous a-t-il, quant à lui, inspiré ?

Je me suis mis à lire très tôt enfant. Je lis toujours, beaucoup, et le cinéma du coup se trouve lié à cet appétit de lecture qui ne s’est jamais terminé. Je fais – assez souvent en effet – des films d’après des livres. Ce ne sont pas forcément mes livres favoris. Je raccorde quelquefois à des films que je pourrais faire. Ces mémoires de Casanova, je les ai lus vers 20 ans. Je n’avais pas encore fait de films, mais cela faisait un bout de temps que je me disais que je serais cinéaste. Et je pensais, en les lisant la première fois, à des films que je pourrais faire d’après ces épisodes successifs de sa vie. Il est arrivé la possibilité de le faire tout récemment.

Vincent Lindon est moins taciturne et moins grognon qu’à l’accoutumée … !

C’était pour lui un enjeu important, une des raisons pour lesquelles il tenait beaucoup à jouer ce rôle. Un exercice qu’il n’avait jamais fait, puisqu’il avait fait très peu de films d’époque.

Oui, c’est son vrai premier rôle à costume

Nous sommes au début du XXème siècle dans Le journal d’une femme de chambre, ou pour son rôle de Rodin. Il y a quelque chose dans la nature même de l’époque représentée qui n’est pas si éloignée de nous. Mais pour Vincent Lindon, se balader avec une perruque, des bas, des talons aux pieds … ça n’est vraiment pas évident !

Comment avez-vous abordé ensemble son personnage ?

En le préparant, en discutant chaque détail. Et, du coup, détail par détail, une façon d’exister du personnage se compose.

Il est très précis. Je l’avais entendu dire, dans une interview, qu’il était perfectionniste au point de réfléchir à la manière dont il fallait qu’il tienne ou regarde sa tasse de café …

C’est vrai. Et plus on est éloigné de l’époque dans laquelle on est représenté, moins on a de repères, par définition. Parce qu’il faut restituer, composer avec ce qui semble abstrait, imaginer. Et cela se fait, pour un acteur comme pour celui qui le filme, avec des détails d’intonation, de démarche, d’attitude, de costume. Toutes sortes de détails qui deviennent extraordinairement importants. Des conditions d’existence du personnage.

Il y a une certaine théâtralité dans ce Dernier amour. Tout ce qu’il y a autour du couple semble ne plus exister. Est-ce bien ce que vous avez voulu faire ressortir ?

Oui, il y a de ça. En tous cas, on a cherché à produire le maximum de présence des personnages (et des situations). Ils parlent une langue qui n’est plus tout-à-fait la nôtre. Ils sont habillés et coiffés très différemment, et, d’une façon générale, ils habitent dans un autre monde que le nôtre. Même autrement lumineux, puisqu’il n’y a pas l’électricité. Mais pourtant, dans ce monde-là, créé par le jeu des acteurs et par la façon de les filmer, il y a une présence qui les rend immédiatement accessibles et actuels, paradoxalement.

Stacy martin offre son regard et son timbre de voix, si particulier. Son corps est un outil de jeu : elle est souvent nue dans ses rôles …

C’est parce qu’elle n’a pas de problème avec ça – je le savais. Et voilà, c’était une chose réglée. C’est un costume la nudité, aussi, entre autre. On peut faire un film où tout le monde est complètement nu, il n’empêche que tout le monde sera costumé (à poil).

Comment l’avez-vous choisie ?

Elle a ce mélange de grande disponibilité, de grande liberté (dont cette nudité), et de complète modestie à l’égard du film. Quand elle joue, quand elle est filmée, elle se considère comme au service du film. Elle n’est pas du tout dans l’esprit – qui est tout de même assez répandu – de tirer son épingle d’un jeu donné. Elle espère manifestement que le film profitera de sa présence et de ce qu’elle y fait. En général, une jeune femme actrice comme ça profite des films, surtout si elle joue avec un partenaire qui est une « vedette » reconnue. Elle cherche à se mettre en avant et à se faire remarquer. Stacy, ce n’est pas du tout son objet. Et ça n’est pas bête, car c’est si ce qu’elle fait dans le film est bon qu’elle en tirera à profit. Et elle le sait.

Vous avez lancé des jeunes femmes (Judith Godrèche, Virginie Ledoyen, Isild Le Besco, Léa Seydou). Comment faites-vous pour réaliser de telles introspections féminines, étant vous-même un homme ?

Je n’ai aucune prétention à me mettre dans la peau ou dans la tête d’une femme. D’ailleurs, je ne crois absolument pas qu’un homme ou qu’une femme puisse se mettre dans la peau de l’autre. Même si on est acteur, on joue avec sa propre peau. On fait en sorte qu’un personnage ait la peau de l’acteur ou de l’actrice qui est en train de l’interpréter. Cette espèce de précepte – que l’on donne éventuellement aux acteurs : « se mettre dans la peau du personnage », c’est une blague. Mes films sont souvent des portraits des actrices ou des acteurs qui les habitent. Je cherche le secret. Pour un cinéaste, comme pour un peintre, on essaie de tomber un secret.

Concernant votre mise en scène, tout est assez mesuré. On a une sensation de concentration sur les deux personnages principaux, qui fait que votre film est singulier et fort. Je n’ai pas l’impression que l’on puisse le définir dans une catégorie. Il ne rentre pas dans une case (même si, bon, c’est sensiblement un drame historique…)

Ah, écoutez, c’est un compliment !!! Merci …

Vous avez une filmographie très impressionnante. Que pouvez-vous en dire ?

J’ai fait quelques très bons films, d’autres, on s’en fout, quelques-uns uns carrément ratés. C’est inégal ! N’insistez pas, je ne vous dirai pas lesquels ! Bon, d’accord : Trois cœurs, je l’aime beaucoup … Et les adieux à la reine.

Auriez voulu vivre dans une autre époque (dans un de vos films) ?

Ah ça non. Quand je fais des films d’époque, c’est pour, d’une certaine façon, parler plus librement de ce qui intéresse forcément tout le monde aujourd’hui. C’est-à-dire, par exemple, les rapports des hommes et des femmes, et comment fait une femme pour vivre dans des sociétés dont les hommes sont les maîtres. On peut en parler en représentant le monde d’aujourd’hui. Je l’ai fait, mais il y a quelque chose qui rend plus souple la représentation quand on prend le détour d’une époque, et le XVIIIème siècle en est une assez bonne pour cela.

Pourquoi avoir décidé de ne pas du tout dresser le portrait de Casanova ?

J’ai bien pris soin que le titre sur l’affiche du film ne place pas le nom de Casanova. Mon but c’est de retracer un épisode qui va à l’encontre des idées préconçues que l’on peut se faire de Casanova, aujourd’hui. Très peu de gens ont lu les mémoires de Casanova, mais tout le monde croit savoir ce que c’est qu’un Casanova. Contrairement aux aventures successives qu’il a pu vivre, là, il est confronté à quelque chose de tout-à-fait inattendu, d’imprévu pour lui : la passion. Oui, tout à coup, il est atteint de passion amoureuse …

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