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Regards #87 « Les invisibles »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Les invisibles

De Louis-Julien Petit

Avec Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky,  Déborah Lukumuena, Pablo Pauly

Au centre d’accueil de jour l’Envol, des femmes SDF trouvent au quotidien attention et refuge pour les sauver de leur condition. Mais les locaux vont être fermés. Dans la précipitation, les travailleuses sociales doivent se démener pour réinsérer leur groupe dans la vie active. Pour cela, elles s’engagent professionnellement et socialement bien au-delà de ce que l’on attend d’elles. En enfreignant quelques règles … Elles trouvent un squat pour les héberger de jour comme de nuit, organisent des ateliers débrouilles et des foires aux métiers et recrutements tenus par leurs protégées, enjolivent voire inventent leur cv, les espionnent à des entretiens d’embauche … De la magouille, oui, mais, surtout, beaucoup d’humanité et d’amour.

La survie dans la rue, surtout quand on est une femme, est un fléau intolérable. Invisibles pour la société (peu encline à ouvrir les yeux), les SDF sont accompagnées dans l’ombre par d’autres invisibles : celles qui, dans un centre d’accueil spécifique, déploient une énergie magnifique, mais pour une reconnaissance moindre de leur travail – dont la rémunération est précaire. Louis-Julien Petit a mis en scène majoritairement des non-professionnelles du cinéma, des femmes réellement issues de la rue, qui connaissent cet enfer-là. Son sujet est fort. Il a su intelligemment le traiter dans une fiction plutôt que dans un documentaire. Il réussit à nous faire réagir sur ce qui est inacceptable dans notre société confortable sous bien des aspects. Il nous montre ce qui ne devrait plus exister au vu de notre ère si moderne, à la parole libérée.

Ce film formidable mêle un quatuor d’exception (Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky et Déborah Lukumuena) à de véritables invisibles dans la vie, donc, ayant réellement connu la sordidité et la torpeur en toute solitude, sans rien ni personne pour s’en sortir. Ces femmes courage ont du caractère, elles sont dignes, drôles et attachantes. Il y a du bonheur qui se dégage de cette chronique sociale. L’humour y est même hilarant parfois. Louis-Julien Petit a brossé ces portraits avec une précision touchant en plein cœur. On est gagné par une émotion délicate et naturelle, sans surcharge. Le film est telle une bouffée d’air frais. C’est tendre et sincère, jamais caricatural. Pourtant, le propos est évidemment profondément triste. Et le cinéaste sait aussi être incisif, tout en discrétion efficace, ou démonstratif et fortement percutant quand il le juge opportun. Par exemple, lors de l’éviction des femmes de leur campement nocturne sur un espace public, par la police.

La solidarité est très forte au centre. Les responsables y luttent avec force et courage, quitte à s’écarter de leurs missions premières, insuffisantes, quitte à se mettre personnellement en danger (risque de perdre leur emploi)… Elles portent haut l’espoir. Les invisibles, c’est donc un hommage autant dédié aux femmes en marge de la société, oubliées, qu’à celles qui leur viennent en aide avec une dévotion admirable. C’est une grande réussite car rien n’est plombant ni misérabiliste. Louis-Julien Petit ne s’évertue pas à pointer du doigt, à dénoncer, à être moralisateur ou inquisiteur. Et c’est là un véritable tour de force : il élève, il montre que ces devenirs s’approcheront sans doute du bonheur, possible. Humble, mené avec punch, caractère, conviction et sobriété, Les invisibles est tout aussi poignant que rayonnant. Il donne envie de venir en aide, de lutter et de s’accrocher à la vie. C’est un très beau film, qui fait beaucoup de bien.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet)

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