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Regards #86 « La favorite » et « Vice »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


La favorite (Drame historique américain, britannique)

De Yórgos Lánthimos

Avec Olivia Colman, Rachel Weisz, Emma Stone

OSCARS 2019 Meilleure actrice : Olivia Colman

A la cour d’Angleterre, au début du XVIIIème siècle, les divertissements vont bon train, entre banquets festifs, bals et courses de canards aux salons. La reine Anne doit prendre les décisions relatives à la guerre menée contre la France. Au sein d’un gouvernement exclusivement masculin, elle s’impose piètrement, tant sa personnalité est borderline. Souffrant de maux physiques et mentaux, elle se présente tantôt en fauteuil roulant, dépressive, colérique, tantôt effacée, s’isolant dans sa chambre remplie de ses 17 lapins (ses « bébés »). Impossible de la cerner. Une femme la connait mieux que personne et la seconde de pied ferme : son amie Lady Sarah. Lorsqu’arrive la cousine de celle-ci, Abigail – ancienne aristocrate déchue – Sarah la chapote et l’extirpe de sa condition de simple gouvernante. Les deux femmes paraissent s’entendre. Mais Abigail gagne les faveurs de la reine et devient sa nouvelle précieuse alliée. C’est une aubaine, et c’est décidé : pour Abigail, l’ascension sociale commence maintenant, envers et contre tou(te)s.

La reine Anne était – en atteste les historiens – réellement amie avec Lady Sarah. Dépeinte de manière repoussante par Lánthimos, elle est magistralement interprétée par Olivia Colman (Oscar à la clé, qui lui a été remis dimanche dernier). Gauche, empâtée, laide, boudeuse, sans répartie ni sens critique : c’est une reine devant laquelle personne ne s’incline respectueusement. Il est aisé de la tenir par des ficelles. Lady Sarah en a l’habitude et se délecte de sa position de dominatrice. Sous fond de guerre à l’extérieur, la guerre est déclarée en huis clos à l’intérieur du château. Des aristocrates benêts gravitent dans les salons et les couloirs. Abigail éconduit régulièrement un prétendant pressant. Elle sort les crocs. La voilà prête à mordre, à tout bouffer sur son passage. Elle aura la reine, et la peau de Sarah, cette garce aux pleins pouvoirs. Dans cette lente métamorphose (de la douce et attentive Abigail à la chasseuse de privilèges qu’elle devient), tout débute par des séances de tirs auprès de Sarah. Elle excelle. Elle se découvre des pouvoirs manipulatoires.

La favorite est un jeu de pouvoirs entre femmes, destructeur, lubrique, pervers et noir. C’est aussi très drôle. Une farce jubilatoire cinglante, acide, vénéneuse. La manipulation politique, parallèlement à ces coups bas entre folles furieuses, décortique l’âme humaine inhumaine. Tragicomédie cruelle, ce film à costumes joue sur l’anachronisme et influe un vent de modernité surprenant. Le réalisateur grec est de la veine des ovni-visionnaires de ton, de style et de technologie. Dans ses précédents The Lobster et Mise à mort du cerf sacré, la méchanceté, les jeux de massacre et la bizarrerie quasi hilarante étaient déjà sa signature scénaristique. Mais cette prouesse originale et raffinée était peut-être plus grinçante, et très conceptuelle. Plus de style et plus de folie encore. La favorite n’égale pas complètement le terrain, mais Yórgos Lánthimos nous propose autre chose de pertinent, dans une autre époque. Une époque qui se prête, pour lui, à une certaine théâtralité – unités de lieu, film à costumes, personnages évoluant dans des couloirs, éclairés à la bougie. Pour les plans larges et l’évolution dans le décor, un certain étourdissement résulte de la mise en scène et de l’imagerie. Avec sa caméra, il utilise un objectif grand angle qui déforme les perspectives. Aussi somptueux que déstabilisant, ce travail technique et son rendu visuel sont tel un regard à travers le trou de la serrure, ou, à l’inverse, un balayage du champ de vision (la caméra se déplace circulairement, rapidement, d’un point à un autre – à 60 ou à 180°). Ces expériences de style, ces trouvailles esthétiques singulières sont particulièrement intelligentes. Elles nous positionnent en voyeuriste, au cœur d’un film justement voyeur, intimiste, secret et machiavélique. A cela s’ajoute une bande son anxiogène efficace, et nombre de rebondissements autant cocasses que féroces, de situations froides et délirantes.

Du très grand art, un trio d’actrices époustouflant : la perfection.


Vice (Biopic tragicomique américain)

De Adam McKay

Avec Christian Bale, Amy Adams, Steve Carell, Sam Rockwell

OSCARS 2019 : meilleur maquillage et coiffure

Golden Globe 2019 du meilleur acteur : Christian Bale

Dick Cheney, homme dépourvu de prestance et de caractère, part de loin. Jeunesse de loseur plus réfugié dans l’alcool que dans ses études (il s’est fait recaler deux fois de Yale), fiancé bancal, type molasse et irresponsable … rien ne le prédestinait à en arriver, un jour, à devenir le vice-président de George Bush fils ! Si ce n’est sa propension à capter rapidement les enjeux, les entourloupes, les mystères et les inexactitudes d’un système politique dans lequel il a donc réussi à mettre un pied. Jusqu’à devenir, tout en discrétion, l’homme de l’ombre le plus toxique et le puissant des Etats-Unis, responsable des retentissements mondiaux toujours actuels.

Dense et documenté, Vice est un film engagé. Une satire à la fois sombre et ironique de l’histoire américaine entérinée avec l’ère Trump. Une généalogie bouffonne et effrayante de marionnettes d’un circuit perpétuel qui nous berne. Le tour de force de Vice, c’est sa didactique intelligente et son humour. Voici l’accès au pouvoir politique le plus dramatique que l’Amérique ait connu au tournant de notre siècle. Manipulation et machiavélisme sont au sein des rouages mécaniques du pays. De façon plutôt jubilatoire, on suit l’ascension d’un néoconservateur cynique grâce à son épouse arriviste. Au départ, plutôt mutique et très effacé – mais à l’oreille attentive – Dick Cheney entre dans l’administration, devient le bras droit de Donald Rumsfeld – auprès duquel il apprend tout, très patiemment, durant plusieurs années. Il gravit les échelons dans les bureaux de Nixon. Son attitude secrète et relax ne le rend pas moins terrifiant pour autant.

En 2001, il devient vice-président de George W. Bush (présenté en coup de vent comme un nabot total, peu présent en termes de décision et d’action durant ses deux mandats). Son appétit de pouvoir dans le camp des républicains traduit la puérilité de l’ensemble des dirigeants que le réalisateur présente comme de pauvres cons finis … Cheney devient impitoyable et se sent tout-puissant (il s’est enrichit et a des liens avec l’industrie pétrolière). Les attentats du 11 Septembre sont pour lui une aubaine pour glorifier la toute-puissance de l’Etat. Face au terrorisme, il fait le choix des amalgames : Al-Qaida et Saddam Hussein sont dans le même panier. Il faut donc attaquer l’Irak. La farce, acerbe, provoque le rire autant qu’elle glace les sangs, et rend le spectateur engagé dans une satire politique burlesque et insolente. Le jeune Cheney était une épave. Il a atteint les sommets du pouvoir grâce à sa femme Lynne – ambitieuse, à la dent longue – qui lui a demandé de choisir entre l’alcool et elle. C’est elle qui l’a fait se relever et réveiller en lui des convictions et de l’obstination pour devenir une … parfaite pourriture. Cheney (Christian Bale, impressionnant) a des problèmes cardiaques. Même vieux, son cœur de pierre résiste (enfin, pas vraiment le sien …) et fait triompher l’opportunisme. Si Michaël Moore est le plus célèbre dénonciateur de l’Amérique à travers ses documentaires enragés, Adam McKay a, quant à lui, réalisé une fiction-biopic satanique.

(NB : Le vrai Dick Cheney a aujourd’hui 78 ans. Il n’a rien exprimé par rapport à ce film. Christian Bale a pris vingt kilos pour le rôle. Sa transformation physique phénoménale – prise de poids, maquillage, coiffure – et la qualité de sa prestation lui ont valu une nomination aux Oscars).

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