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Regards #82 « Edmond », « Border » et « Doubles vies »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Edmond (Comédie dramatique française, belge)

De Alexis Michalik

Avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner, Tom Leeb, Lucie Boujenah, Alice de Lencquesaing, Clémentine Célarié, Dominique Pinon …

A Paris, Edmond Rostand est écrivain et connait le syndrome de la page blanche depuis deux ans. Un jour de décembre 1897, il se rend au café de Honoré, qui lui donne l’idée d’un titre pour une pièce de théâtre : Cyrano de Bergerac. Sans une ligne d’écrite, Edmond va à la rencontre du grand comédien Constant Coquelin et lui promet le rôle de Cyrano. Le texte sera écrit en vers et sera une comédie romantique pour laquelle il va s’inspirer du béguin de son meilleur ami acteur pour une jeune femme qu’il veut courtiser. Edmond va l’aider en écrivant des poèmes, dans l’ombre … L’écrivain n’a que quelques jours pour créer sa pièce, et il se ronge les sangs. Dans l’urgence, des idées brillantes font surface, et, petit à petit, le génie de l’auteur va se révéler …

Alexis Michalik adapte sa pièce de théâtre à succès (jouée au Palais Royal) au cinéma, dans une splendeur décorative saisissante, tant en studio que par l’emploi d’effets numériques de fond extérieurs. Il nous offre un très beau spectacle dans l’ambiance de Paris de la Belle Epoque, et une très bonne comédie dans laquelle un formidable casting d’acteurs célèbres s’en donne à cœur joie, dans un enthousiasme communicatif qui fait du bien. Thomas Solivérès interprète justement le jeune homme naïf Edmond, avec ses angoisses, ses doutes et sa passion. Michalik s’attribue de rôle de Feydeau, en pleine gloire dans sa création, cynique et hautain avec le jeune prodige. Olivier Gourmet est Coquelin/Cyrano, parfait dans son assurance et son auto-dérision. Clémentine Célarié, exubérante en Sarah Bernhardt, apporte sa présence amicale et réconfortante, pleine de soutien pour l’auteur qu’elle réussira (alors qu’elle se produit au théâtre voisin) à venir acclamer au Ve acte de Cyrano, lors de la première représentation au  Théâtre de la Porte-Saint-Martin qui fut un triomphe (40 rappels !) Mathilde Seigner, alias Maria Legault, tyrannique, furie, est très drôle dans la peau de son personnage d’actrice qui se voit voler la vedette pour interpréter Roxanne, à la dernière minute, parce qu’elle a chuté sous la trappe de la scène … Le film est malin, bien organisé (il fallait beaucoup de stratégie efficace pour mettre en scène autant de personnages, tant dans la réalité de l’histoire que dans celle de la pièce répétée puis jouée…). C’est un tourbillon romanesque réjouissant, finement mené, énergique. La caméra s’active, suit les comédiens partout avec frénésie, l’image virevolte … L’amour du théâtre est communicatif et touche un large public. Edmond illustre le bonheur du métier d’acteur, mais surtout le chemin (ici, qui se joue à quelques jours seulement de la représentation) que parcourt un dramaturge en quête urgente d’inspiration. On assiste à l’explosion de son talent, de sa verve, de sa fantaisie, de sa vision brillante de la scénarisation et des dialogues. Alexis Michalik dit de « Cyrano de Bergerac » qu’il était « le dernier blockbuster de théâtre », le cinéma étant né au même moment : toutes les superproductions seront désormais cinématographiques. Du grand cinéma populaire tout en légèreté, enchanteur, divertissant. Un bel hommage au grand héros comique et sensible connu dans le monde entier. Et à son créateur.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aux cinémas CGR (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Border – Gräns (Drame, thriller fantastique suédois, danois)

De Ali Abbasi

Avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jörgen Thorsson 

Adaptation de la nouvelle Gräns – tirée du recueil Låt de gamla drömmarna dö – de John Ajvide Lindqvist (2004)

Primé à Cannes 2018, Section Un certain regard

European Film Award des meilleurs effets visuels

Tina est une femme d’une laideur repoussante. Elle vit avec un colocataire dans une bicoque en pleine forêt lointaine. Son travail consiste à observer les passants à la douane. Ses collègues peuvent compter sur elle pour faire arrêter des suspects. En effet, elle est dotée d’un « nez », véritable atout de détection. Capable de sentir à distance la possession de substances illicites que les gens portent sur eux, elle décèle surtout, extraordinairement, les émotions telles que la honte, la culpabilité et la colère. La police décide de la faire collaborer à une enquête sur un couple de pédophiles, suite à son flair qui n’a pas trompé … Un jour, Tina rencontre Vore qui a droit à une fouille. Cet homme lui ressemble de part sa laideur difforme et son attitude étrange. Bientôt, elle va l’héberger et apprendre à le connaître. Au cœur de leur relation, bientôt passionnelle, se cache des secrets aussi étranges que terrifiants.

Primé à Cannes 2018, Section Un certain regard, Border (premier film du réalisateur iranien Ali Abbasi) a tout du film atypique qui se distingue dans le cinéma de genre, et, par-là même, pour faire l’unanimité de la presse raffolant de grandes trouvailles cinéphiliques. Seulement, ce « drame mutant », thriller fantastique à la limite de l’horrifique se veut messager d’une réflexion sur la monstruosité humaine sans grand intérêt. Plus précisément, il interroge, à la manière d’un conte naturaliste, les notions d’humanité et d’animalité. Deux êtres que tout rassemble, laideur extrême, solitude, marginalité, transgenre, hybridation sous-jacente, justement se rassemblent. Il faut préciser que les comédiens Eva Melander et Eero Milonoff, alias Tina et Vore, pastichés et maquillés, sont bluffants de réalisme (physique), et que leur interprétation est exceptionnelle. L’animalité du duo ne tarde pas à remonter à la surface de leur identité, puis à exploser en puissance. On est censé assister à une histoire d’amour aux confins du surréalisme. On est loin d’autres films expérimentaux (sur la nature humaine et sa transgression) ayant des propositions subtiles, tels que Rosemary’s baby de Roman Polansky, Human nature de Michel Gondry et Elephant man David Lynch. Des œuvres fortes défrayant les codes de représentation du réel, tant dans l’apparence physique de l’homme que dans la psychologie des êtres. Border assume sa froideur glauque et son asphyxie à la limite du supportable. C’est très trash. Tout est dérangeant, perturbant. On adore, ou on déteste.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aux cinémas CGR (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Doubles vies (Comédie française)

De Olivier Assayas

Avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi, Christa Théret, Pascal Greggory

A l’ère du numérique et de la prolifération de l’information, l’édition de livres papier devient une gageure. Dans sa boîte très cotée, et lors de colloques, Alain, la quarantaine, discute beaucoup du sujet, assisté de la jeune et jolie Laure. Depuis des années, Alain publie le romancier Léonard, devenu un ami. Mais aujourd’hui il juge son travail assez pathétique et refuse ses nouveaux écrits. Chacun de leur côté, Alain et léonard vivent avec une femme brillante. Séléna, la femme d’Alain, est une star du petit écran, pour lequel elle tourne dans une série policière à succès. Quant à Valérie, la compagne de Léonard, elle se tue à la tâche pour seconder un homme politique, passionnément, avec conviction. Au cœur de tout cet univers intellectuellement très riche, les deux couples dissimulent des aveux et brouillent leurs modes de vie.

Quel devenir pour la culture ? Le problème avec Doubles vies, c’est qu’il est très bavard mais ne dit rien. Rien du monde du livre ni de l’édition. Rien sur les raisons pour lesquelles les auteurs écrivent. Rien sur ce qu’est le plaisir de lire. Pour un film qui parle, de bout en bout, de l’univers du livre, c’est dommageable. Autour d’un sujet contemporain qui aurait pu être tout autant léger qu’instructif, Olivier Assayas se cantonne à des réflexions terre à terre, des constats tout sauf didactiques, qui se penchent sur les technologies du numérique qui « participent à la déforestation », mais permettent une diffusion large de l’écriture, de la lecture – avec les livres en ligne, la réactivité en masse et la popularité qui s’y adjoignent. La génération actuelle a grandi avec les ordinateurs (oui, c’est vrai !). C’est une ère révolutionnaire. On tweet, facebook, on prend son I-phone, son I-pad, tout est dématérialisé … Les réseaux sociaux sont un danger … Mais le pire, c’est que star, écrivain, et éditeur se retrouvent sans cesse autour d’un pot (enfin, de soirées très arrosées), ou d’un repas, et « refont le monde » avec condescendance, nombrilisme et mondanité, dans un contexte bobo chic parisien qui ne parle finalement à personne. Et les conversations sont interminables. Caricatural, le tableau d’ensemble fatigue. Les personnages sont peu convaincants. Impossible d’occulter que l’acteur Vincent McCaigne – l’écrivain has been – est tel qu’à son habitude (peu capable de jouer un autre rôle que ce qu’il est lui-même, désabusé, ahuri, mou…). Guillaume Canet – l’éditeur – a de l’aplomb mais ne relève pas d’enjeu. Nora Hamzawi, Christa Théret et Pascal Greggory ont des interprétations sommaires. Seule Juliette Binoche en actrice de série télé apporte un peu de poids … Le ridicule s’instaure avec un récit parallèle de croisement dans le jeu amoureux. L’éditeur trompe sa femme avec son assistante, sa femme le trompe avec l’écrivain qui lui-même trompe sa femme assistante politique … C’est plat et inutile. Abord raté sur le monde de l’édition, comédie romantique mièvre, comédie qui ne fait pas rire … C’est ennuyeux au possible.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).

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