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Regards #81 « L’heure de la sortie », « Wildlife » & « Bienvenue à Marwen »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


L’heure de la sortie (Drame, thriller français)

De Sébastien Marnier

Avec Laurent Lafitte, Emmanuelle Bercot, Pascal Greggory, Grégory Montel, Gringe, Luàna Bajrami, Adèle Castillon, Victor Bonnel, Léopold Buchsbaum, Matteo Perez, Thomas Guy 

Adapté du roman de Christophe Dufossé (2002)

Sélectionné à la Mostra internationale de Venise – Sconfini 2018

En campagne, les quinze jeunes surdoués de la 3ème 1 du collège huppé Saint Joseph viennent d’assister, en classe, à la défenestration de leur professeur de français. Pierre Hoffman, quarantenaire célibataire, suppléant, reprend le groupe en étant bien attentif à son traumatisme psychologique. Des élèves lui reprochent de ne pas avancer plus loin dans le programme. Apolline, la plus intelligente, pointilleuse et caractérielle, ne manque pas la moindre occasion de lui parler avec une insolence pertinente. Compétent et sûr de lui, Pierre doit composer avec cette ambiance malveillante, voire sordide. En effet, il semble qu’un petit noyau de six ados se réunit à l’extérieur et complote des agissements inquiétants, dans une atmosphère sectaire. Pierre va les suivre, à la fois terrifié et curieux de savoir ce qu’ils ont en tête.

Pour son second long-métrage – après Irréprochable, Sébastien Marnier affirme son appartenance à la veine du cinéma d’auteur-cinéma de genre, subtil et très personnel. En adaptant le roman de Christophe Dufossé, il co-scénarise avec Elise Griffon une réflexion existentielle, écologique, profonde. Des collégiens semblant déphasés sont obsédés par l’action de l’Homme, le chaos (politique, sociétal), le devenir de la planète (pollution, condition animale) et le terrorisme. Leur militantisme, s’il s’exprimait (il n’en n’est rien), s’auto proclamerait peut-être d’avant-garde. En classe, c’est en étant irrespectueusement pédants qu’ils tentent de se faire entendre, aux dépens de leur professeur de français nouvellement arrivé (Laurent Lafitte). Ils l’humilient en s’adonnant à des remarques justifiant leur supériorité intellectuelle et sociale. Il règne une tension de l’ordre du harcèlement moral. En dehors, c’est en se réunissant, et en testant les uns sur les autres des situations de mise en danger (de mort), qu’ils semblent échanger et comploter quelque chose. Ces jeunes très matures et hors norme sont effrayants de par leur opacité, leur attitude stoïque et leurs faciès pâles, inexpressifs (les acteurs sont tous excellents). Leurs « jeux » sont des rituels dérangeants et incompréhensifs qui nous tiennent toujours à distance – on n’entre pas dans leur cercle. Leurs non-dits maintiennent jusqu’au bout une tension très forte. On se sent dans la peau de Pierre qui les suit avec effroi (Lafitte excelle toujours dans les thrillers paranoïaques – K.O., Elle, Paul Sanchez est revenu…) Pierre est de plus en plus inquiet, empli de doutes, et se sent manipulé par le groupe. Il a peur à un « Columbine » bis – à la française. Le suspense est envoûtant. L’heure de la sortie est une expérience sensorielle magistralement mise en scène, précise. On a l’impression d’évoluer dans une ambiance surnaturelle, presque paranormale, alors que tout est hyperréaliste. La sobriété du cadre, qu’il soit intérieur ou extérieur, l’atmosphère étouffante, la chaleur caniculaire, la lumière du soleil qui nous aveugle … Le cinéaste a très habilement composé avec les plans photographiques, les décors, le jeu des acteurs (regards noirs des personnages, positionnements hiératiques ), et le son (Zombie Zombie) pour conférer, davantage encore, une étrangeté angoissante à tout l’ensemble. On obtient alors un contexte mystérieux et dépressif évoquant Melancholia de Lars Von Trier et Take shelter de Jeff Nichols (avec leurs prédictions apocalyptiques). On peut également penser à Nocturama de Bertrand Bonello, pour le phénomène de groupe sombre, solidaire, ayant un projet arrêté, des convictions. L’heure de la sortie, film vraiment original, dénote dans le cinéma français. Son dénouement est impressionnant et radicalement porteur de sens. Terrible et profondément intelligent. Un des meilleurs films de ce début d’année.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


Wildlife – Une saison ardente (Drame américain)

De Paul Dano

Avec Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Ed Oxenbould

Adapté du roman de Richard Ford

Dans le Montana des années 60, Jeanette et Jerry Brinson forment un couple trentenaire américain vivant très modestement, avec un fils de 14 ans, Joe. Mère au foyer, Jeanette reprend un petit job pour subvenir aux difficultés financières que le couple rencontre. Jerry perd son emploi et décide de s’engager comme « homme de feu », car rien d’autre ne l’intéresse. Il doit partir en mission de plusieurs mois. Cette décision anéantit Jeanette, qui se laisse petit à petit choir. Quant à Joe, qui n’est plus vraiment un enfant, il assiste impuissant au désespoir de sa mère et aux brouilles de ses parents. Il est placé au cœur de cette situation dans laquelle rien ne lui est épargné, ni à voir, ni à entendre. Que vont-ils devenir ? Cette question le hante …

Ce drame est un quasi huis-clos familial dont la mise en scène est à la fois au plus simple et théâtralisée. Il y a le trio père-mère-fils, auquel s’ajoute le fauteur de trouble, le vieil amant cupide assez minable et dénué d’intérêt, monsieur Miller. Jeanette, peinturlurée, se trémousse devant lui et l’aguiche. Joe assiste à cette vulgaire et pitoyable bagatelle, sans mots dire, sans pouvoir quitter les lieux. C’est un moment clé. Jeanette en arrive là à cause de son sentiment d’abandon conjugal. En tant que mère, elle est fragile et impose ses états d’âme à son ado hypersensible, attentif et délicat. Leur face-à-face est tout en retenue. Tous deux sont rongés par l’inquiétude et l’incertitude, et on ne sait plus qui veille sur qui. Joe, semble-t-il, se voit devoir protéger sa mère. Il perd peu à peu son innocence et assiste à la dislocation du couple de ses parents. Habitants isolés, sans voisins, sans amis, sans collègues, Jeanette et Jerry ont à fortiori des raisons de vivre en étouffant légèrement. Pour fuir la dépression, Jerry est parti combattre le feu. Jeanette, tout aussi dépressive, est terrorisée. Elle emmène Joe sur les hauteurs du Montana où sévissent les flammes, gigantesques, la fumée, noire et épaisse, dans la forêt. Pour « contempler » ce spectacle, voir ce pourquoi Jerry a renoncé à une vie de famille « normale ». Cette scène résume à elle seule tout se que Joe ressent par rapport à ses parents : l’inconnu, l’immensité d’un gouffre, l’ampleur du danger, l’urgence, la souffrance, la perte tangible. Le film est également métaphorique (et sous la forme inverse) lorsqu’il neige au retour de Jerry. A nouveau spectateur d’un autre acte, dans un face à face entre ses parents qui se retrouvent, Joe est saisi par l’ambiance glaciale, le dérapage, la glissade, la chute abrupte. Le feu, la neige : les deux moteurs du récit de Wildlife. Si la mise en scène est formidable, si cette première œuvre de l’acteur Paul Dano est plutôt talentueuse, le tout est assez morne. Dans les émotions retranscrites, l’évolution n’est pas saisissante, et ce chez aucun des protagonistes. On assiste certes à la transformation sensible de la mère, on la suit, et on observe Joe, son air pantois, perturbé, terrorisé – mais dans une sorte de kit tout en un : à nous de deviner. « Je ne t’en voudrais pas si tu me disais que tu me haïssais », dit Jeanette, dépossédée de tout, à son fils. A ses parents stoïques, duo de bras cassés, il pourrait lancer : « qu’est-ce qu’un adulte ??? ». Mais Joe n’a jamais les mots.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


Bienvenue à Marwen (Drame américain)

De Robert Zemeckis

Avec Steve Carell, Janelle Monàe, Diane Kruger …

D’après une histoire vraie

Mark Hogancamp vit seul dans sa maison d’un petit quartier résidentiel calme. Profondément perturbé, sa vie sociale est très limitée, et ce depuis une sauvage agression dont il a été victime en 2000, lui ayant entrainé une amnésie totale. Il ne peut plus écrire, mais c’est un grand artiste photographe en voie d’être vraiment reconnu. Telle une thérapie, ses clichés mettent en scène des poupées de type Barbie et G.I. Joe évoluant dans son jardin, dans une minutieuse structure miniature imaginaire nommée Marwen. Village belge à la seconde guerre mondiale, Marwen est entièrement et magnifiquement confectionné de ses mains. Mark s’y retrouve être idéalisé en pilote de chasse du nom de Cap’n Hogie. Les figurines qui l’accompagnent sont six super-héroïnes de guerre ultra-sexy – inspirées de ses propres amies dans la vie – qui le protègent des nazis. Et ensemble, ils vont tous mitrailler ceux-ci …

Quelle prouesse technique, d’abord. L’univers de Marwen, ce sont des poupées articulées qui prennent vie grâce au principe de la « performance capture ». Elles se meuvent et émeuvent parce qu’elles ont les traits, les expressions et les mouvements des acteurs. L’impression 3D se charge de ces effets magiques : la ressemblance avec les interprètes est saisissante. Le cinéma de Zemeckis a toujours été novateur. Prenons ses succès des années 80. Qui veut la peau de Roger Rabbit ? est en incrustation d’illustrations animées au sein d’un univers constitué de personnages et de décors réels. La trilogie des Retour vers le futur grouille de trouvailles, comme celles des hoverboards volants dans l’opus II. On ne peut parler de ces technologies délirantes sans mentionner la « motion capture » du sensationnel Avatar de James Cameron – même principe de greffe émotionnelle, physionomiste et d’animation corporelle mais à l’échelle d’un monde de synthèse en 3D complet. Bienvenue à Marwen est très sombre. Mark Hogancamp s’est fait tabasser à presque mort par cinq sales voyoux devant un bar. Sous prétexte qu’il a évoqué – bien éméché – aimer porter, à l’occasion, des chaussures de femme à talons. Acte gratuit, préjugés sexistes, homophobie … les agresseurs passeront en jugement. Mark a une trouille bleue de revoir ces types bien qu’il faudrait juridiquement leur faire la peau. Non, lui, tout ce qu’il peut faire pour s’en sortir, c’est se prendre pour un super héro qui bute du nazi (on pense à Inglorious Basterds de Quentin Tarantino). Pourquoi les nazis, le village belge et la seconde guerre mondiale ? C’est le suspense du film. Dans cette fantaisie poétique (si, si), l’art est salvateur. La solitude d’un homme, apeuré et malheureux en amour, rendu un peu abruti et délirant par son trauma et ses cachetons, lui a permis de donner du rêve. Pour son côté esseulé, naïf et dans sa bulle, on pense à Forrest Gump (encore un petit chef d’œuvre de Zemeckis). Robert Zemeckis n’est donc pas seulement un grand pro des technologies de l’imagerie du cinéma, il est aussi un homme sensible à la solitude des êtres et défenseur de la différence. Enfin, on remarque que le groupe des poupées femmes du film a une appartenance ethnique différente pour chacune (afro, hispanisante, américaine, allemande …), costumes raccords. Le film est donc aussi une ode au melting-pot féministe et solidaire …  Une réussite.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).

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