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Le temps d’un 16 mesures #12 : Bastard prod, la meute qui ne rappe pas dans le sens du poil

« Le temps d’un 16 mesures » c’est une chronique régulière sur 37° sur la thématique du hip-hop, en partenariat avec « hip-hop is not dead », une chronique réalisée par Loann pour l’émission de Radio Campus Tours 99.5 FM intitulée Wabam Cocktail.

Pour leur venue le 15 mars prochain au Temps Machine, 37 degrés a été à la rencontre de 10vers, membre du groupe de rap toulousain Bastard Prod. La forme actuelle de la Bastard Prod voit le jour officiellement en 2014, mais Toxine, Sendo, Furax et 10vers se côtoient depuis de longues années. Ce clan de « chien à trois pattes » comme ils aiment se faire appeler, s’exprime à travers un rap sincère, percutant dont les profils charismatiques se libèrent sur scène. Leur premier album commun « 100 comme un chien », sorti en 2017, les consacre ainsi comme un groupe majeur du hip-hop indépendant francophone. Accompagnés du rappeur Lacraps et du local Maxwell Nostar, cette soirée dans la SMAC tourangelle est l’événement hip-hop underground à ne pas louper cette année.

Je crois que c’est la première fois que vous venez du côté de Tours ou alors ça remonte à longtemps ?

10vers : Effectivement, c’est la première fois que l’on vient à Tours et on a bien hâte de venir dans cette ville. On a fait Rennes, Nantes mais pas Tours.

Cela fait bientôt 15 ans que vous rappez sous l’identité de la Bastard Prod. Vous avez sorti votre album « 100 comme un chien » en 2017 qui est une réussite selon moi mais qui n’est pas dans l’air du temps. Je m’explique. Il est exigeant à la première écoute avec un flow percutant et des textes travaillés, enrichis de multi-syllabique. Est-ce un choix de votre part d’amener l’auditeur à plusieurs écoutes pour comprendre le fond face à cette époque où l’on consomme vite les albums ?

10vers : Nous on ne calcule pas. On n’est pas dans la stratégie de création pour l’auditeur. A la base on aime écrire. On aime les sonorités à l’ancienne même si aujourd’hui nous pouvons aimer certaines choses dans la nouveauté. Mais on fait sans calculer. Si tu me dis qu’il faut écouter plusieurs fois pour comprendre, je le prends comme un compliment. Cela veut dire que ce que l’on dit est intéressant, profond. Et c’est un petit peu le but de ce que l’on fait. On l’a pas calculé mais si l’on peut faire ressentir la profondeur de nos textes, c’est tant mieux.

En faisant ce choix, vous n’avez pas peur de vous exclure d’un certain type de public ou vous l’assumez ?

10vers : On l’assume. On a peur de rien, on n’est pas dans une stratégie par rapport au public. On veut se faire plaisir avant tout. On assume pleinement notre identité artistique.

Vous avez un univers assez sombre. Ce que vous traitez dans vos textes, on cherche d’habitude à l’enfouir en nous mêmes, alors que vous, vous le sortez pour en accoucher sur le papier. Est-on plus productif, analyse-t-on plus les choses quand on est dans le spleen selon toi ?

10vers : Non, pas forcément. Dans une ancienne interview, j’avais dit que j’avais besoin de me sentir mal pour écrire bien. Mais c’était à une période particulière. Aujourd’hui je me surprends à écrire même quand je vais bien. Certes, cela reste une forme de thérapie. Ce n’est pas forcément le fait de le sortir qui fait du bien mais plutôt lorsque quelqu’un s’identifie à ce que tu as écrit. Après on ne se revendique pas « rappeurs du spleen ». On fait avec l’état d’esprit du moment. Ce ressenti est aussi dû aux ambiances sonores que l’on affectionne, créées par Toxine. La prod’ peut être mélancolique avec des paroles joyeuses. Spleen oui mais pas forcément négative.

Pour vous comme pour d’autres, vous condamnez cette forme de consommation de la musique lorsque par exemple 10vers tu dis dans Prenez ma place : « Ils veulent du sale sans savoir apprécier l’album  » ? ou quand Sendo dit : « J’remonte à l’origine Et puisque les mauvais sons pourrissent les ondes FM Je puise des mots très sombre pour dire laissons les faire ». Malgré que le rap n’ait jamais autant été reconnu économiquement parlant, vous pensez qu’il en a perdu en rigueur, qu’il s’est éloigné de ses racines ?

10vers : J’aurais pu dire ça il y a un temps mais on évolue tous. La musique évolue aussi. C’est une évolution commerciale et/ou artistique de la musique. Il faut de tout. Je fais beaucoup d’ateliers d’écritures avec des jeunes et ils me renvoient des choses. J’ai commencé à écouter IAM quand j’étais jeune et je me faisais charrier par mes grands frères qui écoutaient de la funk. Et donc je me trouve à la place de mes grands frères aujourd’hui si je dis à mon tour que c’est nul ce qu’écoutent les jeunes. Je pense que chaque époque à son truc mais pas forcément que ce hip-hop a perdu ses racines. C’est plutôt une nouvelle branche de l’arbre dont les racines sont communes effectivement. Mais attention, j’ai quand même un regard assez sévère par rapport à ça ! Quand je dis «  Ils veulent du sale sans savoir apprécier l’album », il y a selon moi un côté magique de la musique qui s’est envolé. Je rap depuis plus de 25 ans. Mon premier EP, je l’ai sorti en 2007. Il faut sortir un album une fois que tu es prêts. Aujourd’hui, il n’y a plus ce côté difficile de faire de la musique, de passer par ces étapes. Je le vois dans mes ateliers. Certains jeunes écrivent des textes depuis deux mois et sur les réseaux ils parlent déjà d’albums et de sortir des t-shirts. Quelqu’un qui ne sait pas rapper ne va pas avoir peur de sortir un clip. Il n’y a plus forcément d’auto critique. La consommation de la musique par le public est rapide ce qui a fait une musique périssable. Aujourd’hui, tu sors un album et au bout de trois mois on te parle du prochain. Il y a des moments, on a peur de confondre créativité et productivité.

Vous faites partie d’une branche particulière du hiphop qu’on peut appeler indépendant / underground. Vous êtes reconnus dans ce milieu en étant invités dans les plus grands événements de cette catégorie comme le Scred Festival, le Demi Festival ou encore le Narvalo City Show. Votre manière de défendre le hip-hop est-elle reconnue par l’ensemble de l’Entreprise musicale ou alors il est encore difficile d’approcher certaines salles ou certains professionnels même en 2019 ?

10vers : Il est difficile d’approcher certaines salles car aujourd’hui ce sont les millions de vues qui priment. Ce n’est plus forcément l’état d’esprit ou une création particulière. On y arrive quand même mais c’est plus difficile, plus lent. On peut être underground et taper dans les grandes portes. Il faut y croire. Demi Portion en est la preuve vivante.

Vous proposez occasionnellement un plateau avec le Dawa Deluxe, entre autre en Suisse, le lendemain de votre date à Tours. Si une telle production ne coûtait pas si cher, est ce que ça serait un objectif de le proposer plus souvent ? 

10vers : Oui, on aimerait développer le plateau et le proposer plus souvent. Cela fait plusieurs années que l’on avait envie de ça. Moi déjà en 2007-2008 avec mon ancien groupe « Clandestins », on avait une formation hip-hop similaire qui nous permettait de jouer dans des festivals rock et autres. De plus, en tant qu’artiste sur scène, on est dans une autre dimension. C’est orgasmique.

Selon toi, est-ce une finalité pour un MC de proposer un set avec des instrumentistes ? 

10vers : Ça peut l’être. Je vais pas dire finalité mais c’est une autre dimension. Tu ouvres une autre porte à ta musique. Certaines personnes vont apprécier la proposition avec le live band plutôt qu’avec la formation classique. Des personnes qui n’écoutent pas forcément de rap à proprement parlé mais qui vont être attirés par cette proposition musicale. Et nous on s’amuse aussi sur scène.

Avez-vous en projet d’enregistrer un live avec eux ?

10vers : On en parle en ce moment. On y réfléchit. Beaucoup de choses se jouent cette année pour la Bastard.

Assez discret en terme de communication ces dernières années même si cela tend à changer, pourquoi choisir de faire un documentaire intimiste sur vous de près d’une heure ? 

10vers : On ne l’a pas choisi. On nous l’a proposé et on a accepté. Tout a débuté au premier Demi Festival en août 2016. Zycopolis production, qui s’occupe du streaming live du festival, a apprécié notre live. Quelques mois après, ils sont revenus vers nous en expliquant qu’après le live et l’écoute de nos différents projets, ils souhaitaient tourner un documentaire intimiste sur notre parcours. On en a discuté avec l’équipe et en quelques mois c’était réglé. Le tournage s’est bien passé et le rendu est de qualité. Les gens ont appris des choses qu’ils ne connaissaient pas sur nous.

Dans le documentaire, Furax dit « On aurait dû aller démarcher pour avoir une autre place dans le rap ». Vous dites aussi, dans Prenez ma place : « Dur à l’croire mais plus vous me donnez à grailler des miettes et plus j’aboie ». Est ce que l’on peut dire que c’est l’une des dimensions de la Bastard Prod de se dire « Vous ne voulez pas ouvrir la barrière ? Hé bien on saute par-dessus ! » ?

10vers : Étant jeune, comme tout le monde on a rêvé d’être signé. J’avais une certaine compétence dans la management et dans le fait de gérer les projets donc à un moment donné, au lieu d’attendre, on a fait les choses nous-mêmes. Mais je pense que d’avoir sucé des cailloux et bouffé de la poussière, ça te renforce. C’est celui qui galère qui, sur scène, va te faire ressentir un truc différent. C’est ce « côté humain » qui est bien dans le fait de galérer. Après attention, je ne dis pas il faut galérer pour galérer ! Mais ça ferait du bien à certains jeunes artistes de galérer aujourd’hui si l’on reviens à ce que l’on disait tout à l’heure. Ça leur ramènerait peut être un peu plus de magie.

2019, cela rime avec quoi pour la Bastard Prod ?

10vers : Pour la Bastard, on est sur le choix de prods du nouvel album. Furax est en train de finaliser son album solo. Sendo part sur un EP solo. Moi je suis sur un EP solo aussi. En parallèle, on est en train de parler d’un Inglorious Bastards 2… à voir ! Donc cette année rime avec beaucoup de studios.

As-tu un MC à nous faire découvrir ?

10vers : A chaud, comme ça, il y a un rappeur toulousain qu’il faut aller écouter et donner de la force qui s’appelle « Fresh Gordon ». Après il y a Nozey du Havre qui est vraiment bon aussi. Allez les découvrir.

Un dernier mot ?

10vers : Rendez-vous le 15 mars, nous on est chaud !

Un degré en plus :

Plus d’infos sur Bastard Prod :

Bandcamp : https://bastardprod.bandcamp.com/

Facebook : https://www.facebook.com/bastardproduction

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