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[Cinéma] Regards #66 « Les frères sisters » et « Libre »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Les frères Sisters – The Sisters brothers (Western français)

De Jacques Audiard

Avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed

 Adaptation du roman canadien de Patrick DeWitt 

Dans l’Amérique de l’Ouest et sa ruée vers l’Or, les frères Elie et Charlie Sisters, deux assassins redoutables, partent à la traque de Warm, que le Commodore qui les emploie les contraint de tuer. Seuls et à cheval, ils traversent la côte du Pacifique, de l’Oregon à la Californie, dans des terres sauvages, avec la gâchette facile au gré des rencontres. Charlie est le plus perturbé des deux frères ; le plus violent, aussi. Elie a une douceur en lui … Leur amour filial va être mis à rude épreuve durant leur périple dingue, où ils se retrouveront liés à John Morris et à Hermann Kermit Warm.

Le réalisateur français Jacques Audiard (Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté, Un prophète, Dheepan) est un génie à l’éclectisme saisissant. Il s’essaie maintenant et brillamment au genre du western, qu’il réussit à réinventer avec son premier film américain, atypique, ponctué d’actions et de rebondissements, passant de la brutalité à la tendresse. Ici, pas de diligence, de shérif, de premiers rôles féminins, de tournure spaghetti à la Tarantino, ou bien de clan viril autour d’un homme, à la Eastwood. Sans fioriture, aux paysages naturels impressionnants, le décor implanté nous éblouit par sa lumière : le directeur de la photographie, Benoît Debie, a effectué un travail somptueux. La mise en scène est impeccable et les acteurs excellents. Des interprètes au sommet, que l’on a pu voir dans des films d’exception : John C. Reilly dans The hours, Joaquin Phoenix dans Walk the line, Jake Gyllenhaal, dans Le secret de Brokeback mountain, pour ne citer que ces exemples. Mené en duo puis en quatuor (avec Morris et Warm), le film appuie son scénario sur un conte fraternel psychologique, sombre et captivant. Celui de deux tueurs à gages que tout oppose, qui se cherchent l’un l’autre en se livrant à une traque implacable banalisant la cruauté. Emouvantes, sensibles et drôles, graves, inquiétantes et bouleversantes, les prestations de Phoenix, Reilly et Gyllenhaal portent le film très haut. L’issue de ce western est optimiste et onirique. L’immense maîtrise du Cinéma d’Audiard n’a pas fini de nous surprendre, du moins on l’espère, car on en redemande. C’est splendide.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Libre (Documentaire français)

De Michel Toesca

Mention Œil d’Or du documentaire au Festival de Cannes 2018

Cette critique de film fait suite à l’interview/rencontre de Stéphanie Joye avec le réalisateur, lors de l’avant-première de « Libre » aux Cinémas Studio de Tours.

Cédric Herrou est un paysan solitaire vivant dans les Alpes maritimes, dans la Vallée de la Roya à trois kilomètres de l’Italie. Roya est une ville de passage des migrants, dont des mineurs esseulés. Cédric, qui vit seul, accueille depuis plus de dix ans ces gens, parfois blessés, demandeurs d’asile pour être pris en charge par l’Etat sur le territoire français. Si Cédric se bat pour faire reconnaître la légalité de la Fraternité, la Loi lui impose de cesser toute aide, et les forces de l’ordre, surtout au passage de la douane, appliquent les consignes. Accusé de « délit de solidarité », il tente de se faire entendre par les média, et ne lâchera pas.

C’est le second documentaire de Michel Toesca après Démocratie Zéro6, réalisé en 2014, déjà très engagé. Michel Toesca a rencontré Cédric Herrou il y a dix ans et s’est dit « il y a un truc à faire », un travail de montage précis sur cette affaire nécessaire. Cédric était alors inconnu et personne ne savait ce qui était légal ou pas. Une page de l’histoire de l’immigration pourrait-elle se tourner ? Le symbole de l’aide aux migrants en France est ainsi mis en avant dans « Libre », et, avec lui, Michel veut émettre non pas des dénonciations, mais des constats. Il faut montrer que l’immigration est le moteur de l’Humanité, que la politique de sécurité doit encadrer, ne pas stigmatiser, comprendre. Alors le film vient à la rencontre d’histoires personnelles, d’histoires parmi des centaines. Michel recueille des témoignages comme celui, bouleversant il va sans dire, d’un jeune du Niger qui parle de l’insécurité que ressent la France, qu’il l’a comprend, qu’il sait qu’un français ne refuse pour autant ni de donner à manger ni à boire. Ou bien de cette femme venant de Lybie, enceinte, qui a fuit la guerre chez elle et a failli recevoir une balle dans la tête. Les conditions de santé des réfugiés laissent à désirer. Des infirmiers bénévoles interviennent sur le camp. Et puis, Cédric est menacé. Plusieurs arrestations en 2017. Un passage télévisé un peu court face à Manuel Valls, à qui Cédric s’adresse en ces termes : « vos frontières font mal » … Ségrégation, fraternité : Michel Toesca en dit long sur l’état de la politique des frontières. Son documentaire est fascinant et nécessaire.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet)

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