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[Cinéma] Regards #65 « Mademoiselle de Joncquières » et « Première année »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Mademoiselle de Joncquières (Comédie dramatique française)

De Emmanuel Mouret

Avec Cécile de France, Edouard Baer, Alice Isaaz, Laure Calamy

XVIIIème siècle. Madame de La Pommeraye vit en solitaire, uniquement entourée de ses gouvernants. Jusqu’à ce qu’elle héberge dans son château, durant six mois, le marquis des Arcis, connu pour ses nombreuses conquêtes. Six mois durant lesquels il va lui faire la cour, mais elle laisse tisser entre eux une amitié tendre tout ce temps avant de céder à ses avances. Heureuse de sa relation amoureuse exclusive avec cet homme, elle est comblée, et ce durant quelques années sans aucun tumulte. Au cours d’une discussion avec sa grande amie d’enfance, sur tout l’amour qu’elle voue à son ami, elle se rend compte que celui-ci n’a peut-être plus la flamme, et décide alors de prêcher le faux pour savoir le vrai lors d’une discussion privée. La découverte est un coup de massue qu’elle feint de très bien recevoir … La marquise est bouleversée et désire se venger de l’affront et de la souffrance qu’elle subit. Pour se faire, elle utilise le coup de foudre du marquis pour Mademoiselle de Joncquières. La jeune femme et sa mère entrent ainsi dans son jeu en acceptant de faire tourner le marquis en bourrique et de le faire payer cher.

Féministe, le long-métrage d’Emmanuel Mouret est d’une modernité surprenante. En adaptant un texte, passage de « Jacques le fataliste », de Diderot, il épure le film au niveau des décors pour rendre ces derniers aussi purs et délicats que la belle mademoiselle de Joncquières. La grâce, la sobriété, la douceur fluide, le raffinement et la tranquillité ambiants confèrent à l’ensemble de l’œuvre beaucoup de fraîcheur, rare dans un « film à costumes ». On est saisis par les dialogues persuasifs entre les acteurs, qui sont très à l’aise avec le langage de l’époque. Edouard Baer est moins fantaisiste que dans son registre coutumier, il est plus profond, happé par sa mélancolie et son désespoir. Cécile de France est aussi souriante que sournoise et perfide dans son rôle, en manipulatrice à la main de fer dans un gant de velours. Entre trahison, blessure, mensonge et pouvoir, au cœur des tournoiements singuliers des sentiments, on ne s’ennuie pas, bien qu’il manque un peu de rythme dans l’ensemble. Emmanuel Mouret se donne souvent des rôles d’amoureux timide dans ses propres comédies, légères et sentimentales, où se joue le marivaudage au ton un tantinet libertain, et où son propre phrasé logorrhéique en agace plus d’un. Si Caprice (2014) se distingue par un peu plus de finesse que dans le reste de sa filmographie, Mademoiselle de Joncquières est sans doute une de ses meilleures réalisations. Le film n’est certes ni totalement jubilatoire ni passionnant, mais il fait passer un excellent moment.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet).


Première année (Comédie dramatique française)

De Thomas Lilti

Avec Vincent Lacoste et William Lebghil

La première année de médecine est terrible. C’est la course à la sélection, le culte de la compétition dans une grande machine à concours injuste, le bourrage de crâne, le stress, l’excellence, l’élitisme. Des révisions permanentes, jours et nuits, des monticules de livres et de schémas à apprendre, des QCM purement théoriques, des résultats qui se joueront à une place près … En cette rentrée à l’Université, Antoine est « triplant ». « Le seul ». Motivé et extrêmement bosseur, il ne se laisse aucun répit. Il veut absolument être médecin, c’est sa vocation. A ses côtés sur le même banc, il y a Benjamin, un « bizut ». Moins anxieux de nature, plus « pépère », et disposant de grandes facilités en sciences, Benjamin va se lier d’amitié avec Antoine, au fur et à mesure de leurs entraides. En effet, ils décident de s’épauler en révisant ensemble et en se complétant dans leur travail.

Après « Hippocrate » en 2014 (déjà avec Vincent Lacoste, en jeune interne, dans un film tourné en milieu hospitalier) et « Médecin de campagne » en 2016 (François Cluzet en médecin généraliste), Thomas Lilti poursuit son observation du milieu médical. Dans son troisième long-métrage, « Première année », il nous met au cœur d’un univers qu’il a cotoyé, celui de la première année d’étude en médecine. Il porte un regard violent dans le fond mais léger dans la forme sur un monde impitoyable, celui de la rudesse des conditions de l’apprentissage et du savoir colossal à acquérir en un an pour se préparer au concours. En témoignent les cours extrêmement complexes, les révisions sans relâche, l’entassement des élèves en amphi, les brouhahas bouillonnants des redoublants – sous l’aval des enseignants – témoignage du besoin de décompression par la régression (chants paillards, déguisements, avions de papier …). Ou encore les excellentes scènes de foule réalistes en amphi, et en salle d’examen (à la dimension … on se croirait dans un aéroport). Des moments calmes de tête-à-tête viennent apaiser le fil de l’histoire.

Le film est incisif, dénonciateur, rythmé, mais aussi très agréable. L’apparence d’une histoire simple révèle en vérité un scénario abouti, tout en justesse. Scénariste-réalisateur, Thomas Litli a une approche humaniste, quasi documentaire. Il a d’ailleurs pu récolter des témoignages d’étudiants, et sortir son long-métrage au bon moment, ce moment d’actualité politique visant à remanier l’état des choses. En effet, le président Emmanuel Macron a décidé d’annuler ce concours et souhaite la refonte du numerus clausus. Car il y a une telle contradiction entre l’ingurgitation d’un savoir pas forcément compris et l’humanité à quoi un docteur doit être voué ! Vincent Lacoste, dans le rôle d’Antoine, est naturel, juste, drôle, nonchalant, submergé, angoissé : génial. William Lebghil est lui aussi déconcertant de naturel, mais aussi d’enthousiasme. La très belle histoire d’amitié et de solidarité des deux jeunes hommes, dans un contexte qui ne le laisse pas présager, bouleverse lors du dénouement du film, soulevant une question d’éthique puissante. Le cinéaste a trouvé un moyen d’exorciser sa colère tout en la pacifiant grâce à un double portrait émouvant. En somme, si «Première année » est touchant et tendrement drôle, on n’en oubliera pas pour autant la violence d’un contexte estudiantin dénoncé avec amertume.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).

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