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[Cinéma] Regards #53 « 3 billboards » & « Eva »

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


3 billboards, les panneaux de la vengeance (drame britannique, américain)

Titre original : Three billboards outside Ebbing, Missouri

De Martin McDonagh

Avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell 

Oscar 2018 de la meilleure actrice Frances McDormand, et du meilleur acteur dans un second rôle Sam Rockwell

Le film a eu 15 prix et 18 nominations dans les festivals

Dans la petite ville d’Ebbing au Missouri, une femme, Mildred Hayes, la cinquantaine, survit solitairement à un terrible drame. Divorcée et mère de deux adolescents, sa fille est décédée il y a sept mois, violée et tuée par un prédateur toujours en fuite. Comme la police n’avance pas dans l’affaire, Mildred, en passant un jour devant trois panneaux publicitaires laissés à l’abandon sur une grande route déserte, trouve une idée pour remuer les esprits. Elle se rend dans une agence de pub et loue pour l’année les trois immenses panneaux, sur lesquels sont alors encollés trois messages choc à l’intention du chef de police. Son acte se médiatise, mais cela ne suffit pas. Elle ne lâche pas les policiers d’une semelle, se rebelle, avec son franc-parler de dure-à-cuire, et l’austérité teinté d’humour noir qui a envahi tout son être.

Le dramaturge anglais Martin McDonagh a réussi un mélodrame sombre et mordant, car autant empreint de noirceur que de pics drôles, absurdes et acides. Un tenant féroce qui frôle l’ironie formelle du talent des frères Cohen, sans manichéisme. L’Amérique profonde, avec sa haine, sa violence, son racisme, est filmée au cœur d’une bourgade où évoluent des protagonistes complexes, et là est toute la richesse de « 3 billboards… ». Frances McDormand et Sam Rockwell, respectivement mère endeuillée, révoltée, tenace, réclamant justice, et sale petit flic limité, borderline trash, qui abuse de son pouvoir, sont géniaux, et fraîchement oscarisés avec grand mérite. Avec eux, au cœur d’un polar stylé, traité comme un western aussi rude qu’humaniste, de nombreux questionnements germent sur l’empathie, la justice, le pardon, le courage, et ce, sans morale assénée. 3 billboards subjugue par son talent scénaristique, par ses dialogues fusant cruellement mais aussi sensiblement. Intelligent, touchant, dense et secouant, c’est un film qui ose et qui surprend, qui a quelque chose de novateur, qui prend des risques. Il se distingue par son habilité oscillant entre l’émotion et la tendresse que provoque la gravité du drame intime, et la puissance d’une satire à la fois violente et drôle. Un film profond et fort, qui entre dans le peloton de tête des meilleurs films de cette année (les trois oscarisés La forme de l’eau, Three billboards outside Ebbing, Missouri, et Call me by your name).

Un film à l’affiche dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).


Eva (Drame français, belge)

De Benoît Jacquot

Avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy, Richard Berry

Un écrivain à succès en quête d’inspiration voit en Eva, une call-girl froide et intrigante, bourgeoise de province mariée qu’il vient de rencontrer, un personnage intéressant à étudier. Bertrand s’identifie tout de suite à l’homme de son récit, qu’il va développer telle une expérience autobiographique en temps réel. Dans son désir d’authenticité et de justesse, il cherche à entrer dans une histoire sentimentale sordide qui le prend à son propre jeu.

Quelle idée stupide a bien pu traverser l’esprit d’Isabelle Huppert de réitérer si vite, après le grandiose et sulfureux « Elle », l’incarnation d’une femme glaciale (et ici surtout vénéneuse) au cœur d’un thriller raide et frontal ? Césarisée et honorée aux Golden Globes pour le dit film de Paul Verhoeven, l’actrice fétiche de Benoît Jacquot a vu 2017 être l’année de sa gloire cinématographique. Revenir avec un rôle dans un film si plat (truffé de clichés et d’invraisemblances) où on l’affuble d’une perruque, ainsi que de sa moue et de sa froideur d’interprétation légendaires, c’est navrant. Si Eva est un thriller psychologique tant ténébreux que monotone, sans âme aucune, c’est parce que le scénario, poussif, n’a aucun rythme, mais des lenteurs, des répétitions, un manque de tension et d’audace, et des face-à-face auxquels on ne croit pas (dont l’attraction sexuelle, centrale), mièvres, douteux et lugubres. L’atmosphère est teinté de rouge et de noir, de lumière tamisée, de décor minimaliste, de théâtralité étrange, et nous livre trois présences caricaturales : celles des deux personnages principaux, Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel, et de Richard Berry (l’éditeur de Bertrand). Bertrand est plein d’obsessions injustifiées (que trouve-t-il à cette femme ? Pourquoi ?). Le film montre son mental tortueux aux pulsions meurtrières, et lui comme Eva sont détestables, sans nous embarquer dans les eaux troubles. Après Joseph Losey (qui faisait tourner alors Jeanne Moreau), Benoît Jacquot livre donc une adaptation – remake du roman de James Hadley Chase où tout est creux, où tout sonne faux. On décroche, voire on accroche pas du tout.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet) et aussi dans les cinémas CGR de l’agglomération (toutes les informations utiles sur leur site internet).

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