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[Cinéma] Regards #50 L’apparition & Phantom Thread

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Phantom Thread (Drame américain)

De Paul Thomas Anderson

Avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville 

Reynolds Woodcock est le plus grand couturier anglais des années 50. Réputé perfectionniste, voué à sa passion et tyrannique, il est entouré de nombreuses petites mains et de sa sœur Cyril au sein de la Maison. Ses commandes de robes au style affirmé sont prestigieuses : elles proviennent de grands noms de la société mondaine de Londres, de familles royales, de stars et de clientes très riches. Ses défilés de mode sont des évènements fascinants. La cinquantaine célibataire, rude avec les femmes, Reynolds privilégie le repli sur lui-même, avec ses petites manies maniaques et son besoin permanent de concentration solitaire. Un jour, il rencontre une jeune et belle serveuse, Alma, qui va devenir sa muse toute particulière, et sa compagne. Mais l’entrée d’une femme dans sa vie ne semble guère compatible avec son train-train assujetti.

La haute couture au cœur d’un film excentrique, faussement classique. Une romance dans un psychodrame qui nous donne à vivre une expérience toxique. C’est un film étrange, d’amour et de création, dont la complexité relève la question des rapports de force disséqués au sein d’un couple. Se perdre, accepter ou ne plus accepter, être un souffre-douleur… la psychologie effeuillée des personnages, petit à petit dévoilée, est un secret à percer. Car il s’agit bien de névrose au cœur d’un petit jeu de pouvoir sadique, sournois, à la fois drôle, cruel et effroyable. Cette brutalité relationnelle fait contrepoids avec l’univers de la couture au raffinement délicat. La tension est dérangeante et fascinante. La minutie et la perfection du travail de création font échos à l’œuvre cinématographique elle-même, extrêmement précise (plans, lumière, atmosphère élégante et étoffe du sujet). Ce film est donc très riche, d’une délicatesse et d’une élégance sensibles. Son trio d’acteurs est parfait. L’immense et charismatique Daniel Day Lewis est égal à lui-même (la perfection et le travail titanesque qu’il endosse n’a d’égal que sa réputation de comédien hors norme, au jeu jusqu’au-boutiste, aux situations extrêmes). Phantom thread est d’une beauté puissante. C’est une histoire déchirante, d’un cynisme tordant, au charme vénéneux et à la folie déroutante. Paul Thomas Anderson livre un joyau grinçant, d’une maîtrise totale

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet)


L’apparition (Drame français)

De Xavier Giannoli

Avec Vincent Lindon, Galatea Bellugi, Patrick d’Assumçao …

Le grand Monseigneur du Vatican à Rome fait venir auprès de lui Jacques, journaliste à Ouest France, afin de lui confier une mission secrète : celle de mener une enquête, dans une petite ville du sud-est de la France, sur Anna, 18 ans, dont le témoignage de la vision de la Sainte Vierge se médiatise à grands pas. Ment-elle ? D’abord réticent, Jacques s’adonne à la tâche, plus difficile qu’il ne l’imaginait. Il s’installe sur les lieux des faits et traque toutes les données informatives possibles autour d’Anna et de son histoire. Une commission se réunit régulièrement autour de lui pour faire le point, composée d’experts en psychiatrie et saints pères tenus à la confidence. Ils réussissent même à faire passer un entretien à la voyante. Mais malgré les investigations prometteuses, le mystère reste entier, tandis que les croyants se pressent et vénèrent la jeune fille.

Certes un peu tiré par les cheveux et clôturé avec une complexité quelque peu dommageable, certes sous forme d’enquête parfois plus policière que journalistique, mais aussi malgré une audibilité de Lindon pénible, le film est tout de même assez prenant et bien mené (et Lindon, intense). Il amène à se questionner sur la foi en Dieu et sur l’athéisme, et, au milieu de ces extrêmes, à s’ouvrir au champ des possibles. Il n’y a pas de parti pris. Et il n’y a pas non plus de réponses, mais que des interrogations multiples qui ont leur raison d’être, qui légitiment le film dans la remise en cause, le doute et le mystère. La précision des recherches effectuées est intéressante : relevés, indices (la pièce du retable, le linge taché de sang, les photos, les lettres, les noms, les repères…), véritable parcours du combattant. C’est haletant à juste dose : une petite prouesse au vu d’un scénario étrange, qui aurait pu être abordé avec une vraie médiocrité. Le suspense s’étire autour de la jeune Anna, laquelle est toute en fusion, comme un besoin de se raccrocher aux être importants qui l’entourent (le prêtre, les sœurs, le journaliste), peut-être autant qu’à sa foi, cette force qui, paradoxalement, la fragilise et lui fait peur. Mais une peur justifiée par l’ampleur médiatique, et par des pèlerins affluant en masse. On tombe en tous cas dans une intrigue inattendue et originale. Par le réalisateur de Marguerite (avec Catherine Frot) et de A l’origine (avec François Cluzet), deux œuvres marquantes de Xavier Giannoli.

Un film à l’affiche aux Cinémas Studio (Toutes les informations utiles sur leur site internet)

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