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[Cinéma] Regards #47 Pentagon Papers et La douleur

Dans Regards, retrouvez l’avis de Stéphanie Joye sur quelques films à l’affiche dans les cinémas tourangeaux. Histoire de vous donner envie, à votre tour, d’aller passer un moment dans les salles obscures.


Pentagon papers (Drame, thriller américain)

De Steven Spielberg

Avec Tom Hanks et Meryl Streep

Au début des seventies, sous Nixon, un grand journal américain, le Washington Post, est dirigé par la brillante Katharine Graham, et son rédacteur en chef Ben Bradlee. Le binôme bouscule tout un système politique, classé secret d’état, en ce qui concerne la guerre du Viêtnam menée depuis quinze ans. Bien plus encore, c’est avec de précieux (par milliers) documents trouvés, datant déjà du mandat de Truman, et durant trente ans de présidence plus tard, que le journal détient son scoop le plus tonitruant de l’histoire de la presse américaine. Il y voit non seulement l’augure de concurrencer mondialement The New York Times, mais aussi, et surtout, de dévoiler au peuple la vérité sur des faits scandaleux et d’auréoler la liberté sacrée de la presse. Katharine va devoir prendre des décisions de publication menaçant toute sa puissante carrière.

Après Lincoln et Le pont des espions, Steven Spielberg signe son nouveau film sous fond de politique de guerre, avec toujours autant de ferveur, d’excitation et d’engagement. Film essentiel (c’est son 31e), dans la lignée de John Ford et de Frank Capra, passionnément didactique, c’est une ode défenseuse de la liberté de la presse indépendante. Glorification salutaire de la démocratie, il s’agit aussi d’un élogieux portrait féministe, Meryl Streep incarnant la femme sensible qui affirme son pouvoir dans une société patriarcale. Plein d’humanité et d’audace, ce thriller journalistique et politique, au suspense édifiant, passionne et euphorise. Un élan de vie, fluide, orchestre la course contre la montre dans les prises de décisions. Le génie des dialogues, le scénario virtuose et la sobriété de la mise en scène minutieuse sont stupéfiants. L’ambiance années 70 est reconstituée de manière impressionnante. Tom Hanks Meryl Streep sont au panthéon de la complexité et de la conviction de leur jeu, exprimant la lucidité et la confiance. Et si les faits reposent sur 30 ans et que Pentagon papers est un film sur la démocratie et le courage, Spielberg vise clairement de plein fouet l’ère américaine contemporaine administrée par Donald Trump. Comme tous les Spielberg, attention chef d’œuvre.


La douleur (Drame français)

 Emmanuel Finkiel

Avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay 

Adaptation du récit autobiographique de Marguerite Duras

Dernière année de la seconde guerre mondiale. Paris, encore sous l’Occupation allemande, espère sa Libération. L’attente du retour des êtres chers est insupportable. Marguerite Duras, 30 ans, écrivain et résistante, ne sait pas ce qu’est devenu son époux, Robert Antelme, qui a été arrêté et déporté. Où il se trouve. L’angoisse la ronge au quotidien. Elle s’accroche à deux personnes : le meilleur ami de son mari, Dyonis, son amour secret, et un étrange agent de la Gestapo français, Rabier, qu’elle croit être en possession d’informations importantes. L’homme lui donne des rendez-vous quotidiens dans des bistrots ou autres lieux publics pour avancer dans leurs discussions. Lorsqu’elle va rapidement découvrir l’implication de ce policier dans l’enlèvement de Robert, Marguerite va quand même poursuivre son enquête auprès de lui sans lui en toucher mot. Grâce à un détail, un indice, Marguerite cherche par tous les moyens à supporter sa douleur.

La mise en scène originale et audacieuse de La douleur, film très intense, est parée au millimètre, avec une infinie délicatesse. Hormis une certaine langueur présente, ainsi que des répétitions évitables, de nombreux points portent cette œuvre très haut. Le jeu des acteurs principaux (Mélanie Thierry, Benoit Magimel et Benjamin Biolay) est précis et d’une véracité formidable. La grâce narrative, portée par la voix off de Mélanie elle-même, étirée tout au long de l’histoire, est un hommage magnifique à l’écrivaine. L’actrice, pudique et sensible, est exceptionnelle. Atmosphère réussie dans la reconstitution des décors et des costumes, sublimation de la photo, suavité et tension palpable sans étalage : avec acuité, Emmanuel Finkiel démontre un talent de cinéaste consternant. La lenteur (un peu trop) du rythme est ponctuée de quelques sonorités graves au violon, de brefs moments d’émotion puissante nous happent, et l’ensemble concoure à tenir un scénario d’adaptation tout en justesse. L’exploration de la sombre psyché de Marguerite atteint des moments de poésie imaginative et de beauté cruelle par la présence dédoublée de l’actrice qui est spectatrice d’elle-même et de ses actes. Le film est poignant, intelligent, psychologiquement très riche, magnifique. Le réalisateur fait honneur à la femme et à l’auteure à travers un portrait sans fard et puissant. C’est donc une adaptation très fine. Celle d’un roman annonciateur d’une figure majeure de la littérature française. Du grand cinéma d’auteur.

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