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Restos du cœur : de l’autre côté de l’assiette

Près de 6000 personnes font appel aux Restos du Cœur en Indre-et-Loire. Souvent considérés comme des distributeurs de repas uniquement, l’association compte également sur un accueil et  une multitude de services. Le centre de distribution de Chinon fait partie de ceux qui proposent plus qu’ « un peu de pain et de chaleur ».

Les premières personnes commencent à arriver sous le préau en ce jeudi après-midi de distribution. Chacun se retrouve, se parle de ce qu’il a fait ces derniers jours. Les premiers rires se font entendre dans une ambiance résolument chaleureuse. D’autres préfèrent en revanche se mettre dans un coin pour attendre tout seul. La cinquantaine de personnes réunies forme une diversité frappante. Des enfants aux adolescents, des trentenaires aux retraités, des bien habillés aux sobrement vêtues. À priori, rien n’aurait rassemblé tout ce petit monde qui bavarde désormais. Rien si ce n’est la précarité.

Les bénéficiaires attendent sous le préau.
Les bénéficiaires attendent sous le préau.

De l’autre côté des murs, c’est une tout autre histoire. Les bénévoles s’affairent pour ressortir les caisses de nourritures. Sur la trentaine de personnes inscrites, une vingtaine s’entassent dans la petite cafète improvisée en salle de réunion. Tout le monde est réuni autour de Patrick Savary, le chef du centre, pour faire le point avant d’ouvrir les portes. C’est aussi un jour particulier : celui de l’arrivée d’une nouvelle bénévole. Là aussi, la diversité est frappante. Bien qu’une partie d’entre eux soit des retraités, tous les âges y sont représentés. Puis vient le moment de commencer la distribution.

Les bénévoles se concertent avant la distribution. Tout à droite, Patrick Savary, le chef du centre, fait le point.
Les bénévoles se concertent avant la distribution. Tout à droite, Patrick Savary, le chef du centre, fait le point.

Des vestiaires et un salon de coiffure

Chacun sait ce qu’il a à faire. Il y a bien assez de travail pour tout le monde. Sur les 6000 bénéficiaires en Indre-et-Loire, la moitié se trouve dans les environs de Tours. La totalité d’entre eux peut compter sur les 600 bénévoles présents. Malgré tout, la période s’annonce délicate. Le nombre de demandeurs a augmenté de 10% lors de la dernière campagne alors que les dons ont chuté de 5%. Michel Flamé, président des restos du cœur d’Indre-et-Loire, préfère relativiser « On a connu pire même si c’est dommageable. On aimerait continuer en proposant d’autres services. » Pour la 34ème campagne, l’association compte les mettre en avant avec son slogan : « parce qu’un repas ne suffit pas ». Une chose que connaît bien Patrick Savary.

Les bénéficiaires commencent à faire la queue avec le numéro qu’on leur a remis. Jean-Paul, un ancien demandeur devenu bénévole s’occupe de gérer la file d’attente. Les gens finissent par se disperser en deux files. La plupart se dirigent vers la distribution alimentaire. Une minorité vers une porte à quelque mètre de l’entrée principale. En y entrant, on tombe sur le couloir reliant les bureaux et un vestiaire. Ce dernier abrite des vêtements pour hommes mais également pour femmes et enfants. Chacun a le droit d’en bénéficier. Une bénévole ajoute « La règle c’est trois par personne ». À côté, un placard métallique on ne peut plus banal, renferme une véritable caverne d’Ali Baba pour enfant. Plusieurs dizaines de jouets y sont empilés. Certains sont encore emballés dans du papier cadeau. En face, une femme profite des couches mises à disposition pour changer son nourrisson.  Dans la pièce d’à côté, une bénévole est en train de couper les cheveux à une bénéficiaire. Les deux femmes parlent des nouveaux arrivants.

Un vestiaire est mis à disposition.
Un vestiaire est mis à disposition.
Des jouets sont également stockés. Noël oblige, une majorité a trouvé preneur sous le sapin.
Des jouets sont également stockés. Noël oblige, une majorité a trouvé preneur sous le sapin.

Durant l’après-midi, les bénéficiaires qui le souhaitent peuvent venir se faire couper les cheveux sous les coups de ciseaux de Françoise, une coiffeuse à la retraite. Les personnes qui viennent en profitent également pour faire la conversation. Pour Françoise, « quand on se retrouve, on parle d’un peu de tout. Je leur demande si tout va bien, s’ils ont retrouvé un emploi, de ce qu’ils font en ce moment ». Le service se limite avant tout au strict nécessaire. Le centre fait des économies là où il peut le faire. La coiffeuse confie « Je ne fais pas de teinture, seulement la coupe. Je demande aux gens de se laver les cheveux chez eux avant de venir ici ». Les bénéficiaires s’enchainent tout l’après-midi mais François ne le regrette pas « Quand je suis partie à la retraite, une personne m’a contacté pour venir travailler au centre. J’aime beaucoup le contact qu’on a avec les gens ici. » Avoir un lien social se retrouve également chez les bénéficiaires. Un d’entre eux témoigne « Aller au centre, c’est également sympa parce que c’est convivial ». Ces services constituent un vrai plus pour Patrick « Une coupe, ça peut sembler n’être rien comme ça mais ça redonne aux gens le sourire. Ça permet de redonner confiance en soi, d’aller de l’avant. C’est aussi ça notre mission ». Une entraide qui va également dans les deux sens. Certains qui étaient bénéficiaires comme Jean Paul, ont par la suite rejoint le personnel aidant. D’autres, sont les deux à la fois. Pour l’un d’entre eux « c’est important, car cela nous évite de rester passif. On peut s’entraider tous ensemble ».

« Une coupe, ça peut sembler n’être rien comme ça mais ça redonne aux gens le sourire. Ça permet de redonner confiance en soi, d’aller de l’avant. C’est aussi ça notre mission. »

.Patrick Savary

Françoise est en plein travail.
Françoise est en plein travail.

Garantir la convivialité et la confiance

En parallèle, la file d’attente pour l’aide alimentaire continue. Si certains patientent dans le préau, d’autres se retrouvent dans la petite cafète. Autour d’une table sur laquelle sont disposés des brioches et du café, trois personnes  discutent en attendant leur tour. Certains s’interpellent de « bonjour comment vas-tu ? », « ça fait longtemps ! », « tu n’as pas encore déménagé ? ». « On parle de ce qu’on devient, de l’actualité et pas mal de politique avec ce qu’il se passe en ce moment  (ndr : crise des gilets jaunes) » raconte un bénévole attablé. Certains d’entre eux pensaient ne jamais avoir besoin des restos du cœur un jour. D’autres, silencieux préfèrent rester en retrait en attendant.

 

« Il faut sans cesse s’adapter. Il y a des personnes qui viennent et qui n’ont jamais vu de fromage de leur vie. »

Un bénévole

Puis lorsqu’ils sont appelés pour la nourriture, ils doivent suivre un parcours délimité.  Ils commencent par s’inscrire, prendre les légumes, les fruits, le pain avant d’accéder aux produits laitiers et à la viande. Un moyen comme un autre de « respecter la chaine du froid au maximum » affirme Patrick Savary. Pour quelques nouveaux arrivants, la nourriture proposée peut s’avérer être une nouvelle découverte. Dans la partie réservée aux fromages, une bénévole essaie de convaincre une personne récalcitrante d’en gouter un. Après quelques minutes de négociation, cela s’avère être un succès. Celle-ci est repartie avec du camembert. « Il faut sans cesse s’adapter. Il y a des personnes qui viennent et qui n’ont jamais vu de fromage de leur vie. » glisse un bénévole. De manière générale, pour adhérer aux restos du cœur, il faut pouvoir le prouver, ce qui oblige à donner des informations privées. Une relation qui s’installe dans les deux sens. « la personne doit parfois se confier car on ne fait pas la même chose pour un célibataire que pour une famille de trois enfants. Parfois ça prend du temps pour gagner la confiance. Dans d’autres cas, c’est la barrière de la langue qui pose problème ». Des informations d’autant plus importantes à obtenir que la nourriture est planifiée en amont, dans le centre de distribution de Tours. Puis quelqu’un vient chercher le personnel : une bénéficiaire fait une crise d’angoisse. Très vite Patrick a le temps de glisser « vous voyez ce qu’on appelle les aléas ! ». Il tempère malgré tout « ces évènements restent rares ».

Les bénévoles font le point sur les produits restants.
Les bénévoles font le point sur les produits restants.

Progressivement, le flux des bénéficiaires se tarit. C’est le moment du grand nettoyage. Chaque endroit est minutieusement traité, règles d’hygiène obligent. Le calme du centre contraste désormais avec l’animation de l’après-midi. Les lumières s’éteignent et les derniers bénévoles s’en vont. Dans quatre jours, ça sera la distribution des boîtes de conserve. Il faudra remettre ça.

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