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« Nous avons une vision humaniste de la prison » 

Cet article est paru initialement dans 37°Mag, notre magazine papier.


À la maison d’arrêt de Tours, une dizaine de visiteurs de prison interviennent toutes les semaines auprès des détenus. Parmi eux, Philippe Leconte et Monique Carriat. Lui est engagé depuis neuf ans et fait également de l’accompagnement en milieu ouvert. Elle est visiteuse depuis six ans mais aussi écrivain publique et intervenante à la bibliothèque de la maison d’arrêt. Entretien croisé sur leurs motivations, leur rôle et comment cette activité a changé leur vision de la prison.

Pourquoi avez-vous décidé de devenir visiteurs de prison ?

Philippe Leconte : C’est une longue histoire. Je ne me suis pas réveillé un beau matin en me disant que je voulais être visiteur de prison. J’étais déjà un peu dans le milieu de la justice et, quelque temps avant la retraite, je me suis dit qu’il serait intéressant de donner de mon temps dans ce cadre-là, d’essayer de me rendre utile. Plutôt que d’aller faire de la course automobile, je préférais faire ça. Nous y trouvons notre compte car nous nous rendons compte que nous recevons beaucoup aussi. Ce n’est pas à sens unique. Et il n’y a pas que de la détresse, il y a aussi des sujets d’optimisme.

Monique Carriat : De mon côté, j’étais enseignante et je me suis spécialisée pour travailler avec les élèves en difficultés. Je vivais à Châteauroux et je voulais déjà enseigner en maison d’arrêt mais j’étais trop jeune. Je suis ensuite venue à Tours sauf que le poste d’enseignant ne s’est jamais libéré. J’ai compris que je n’enseignerai jamais en prison donc j’ai commencé par être bénévole à la Petite Maison  (association dont les locaux sont juste en face de la maison d’arrêt). À ce moment-là, je ne pouvais pas être visiteuse car je travaillais et il n’y avait pas de visites le samedi. Mais, ça m’a beaucoup apporté de voir le côté des familles. Et puis, dès que j’ai pris ma retraite, je me suis lancée.

Quel est votre rôle ?

P. L. : C’est de donner de notre temps toutes les semaines pour venir voir une personne détenue qui en fait la demande. Ça paraît simple et les gens se demandent parfois à quoi ça sert. En fait, la prison est un lieu où les détenus ne voient plus grand monde : il y a les co-détenus, les deux heures de promenade dans la journée, la douche trois fois par semaine. C’est très limité. Mais je pense que nous avons tous besoin d’échanger, de parler. On dit qu’une personne qui n’a pas de relation humaine, dans beaucoup de cas, elle dépérit. Nos sujets de conversation sont très variés. Nous pouvons parler de pêche, de jardin, de ce qu’ils souhaitent faire à leur sortie, de leurs problèmes…

Quelles relations entretenez-vous avec les détenus ?

P. L : Par principe, nous ne demandons jamais le pourquoi de leur enfermement. La justice est là pour juger, ce n’est pas notre sujet. Nous sommes là pour parler de tout, sauf de ça. Mais, si la personne détenue veut en parler, elle en a le droit. Il est aussi important qu’elle puisse exprimer son mal-être.

C. : Nous ne nous interdisons rien. S’ils ont envie d’en parler, nous en parlons. Parfois, ils racontent à leur façon. Quand ils nous en parlent la première fois, ils nous en parlent d’une certaine façon et, petit à petit, quand nous nous connaissons mieux, ils changent un peu. C’est ça qui est intéressant : voir la solidité de notre relation. Certains nous testent. Une fois, un détenu est arrivé et, à peine assis, il a commencé à tout me balancer. Je pense que c’était pour voir comment j’allais réagir. Il s’agit de leur relation avec quelqu’un de l’extérieur, ils en font ce qu’ils veulent même s’il y a des limites à ne pas dépasser évidemment. Nous avons une charte et nous mettons des cadres. Nous ne sommes pas leurs copains. Nous leur expliquons nos limites, ce que l’on n’acceptera pas, ce que l’on ne fera pas. Nous ne ferons par exemple pas de liens avec l’extérieur.

L. : Un certain nombre de personnes sont aussi en rupture familiale donc ils n’ont pas de parloir et ils n’ont personne à qui se confier. À un moment donné, il y a un trop plein. Je pense que les gens ont besoin d’en parler, comme chez le psy. Ce besoin est différent d’une personne à l’autre. Il y a des gens qui vont rester dans un certain mutisme par rapport à ça et d’autres qui veulent en parler. Dans tous les cas, nous ne sommes pas là pour juger.

Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous êtes entrés dans la maison d’arrêt ?

P. L. : Il y a d’abord des impressions sensorielles, à commencer par le bruit. C’est très bruyant car il y a une coursive centrale qui donne sur tous les étages donc nous entendons tout ce qu’il se passe. Il y a le bruit des portes qui claquent, de ceux qui cognent pour sortir de la douche – parce que les douches sont fermées à clé, ils peuvent être cinq ou six dedans et quand ils ont fini ils veulent sortir donc ils frappent à la porte mais ça peut durer de longues minutes. Ça résonne beaucoup. C’est impressionnant au début mais nous nous habituons. Et puis, il y a le fait d’entrer dans un monde à part. Nous avons l’impression d’arriver dans une ville complètement isolée, avec ses règles et ses habitudes. 

C. : Pour moi, le choc a été le passage dans le sas et la porte qui se referme derrière moi, avec le bruit de clé. Là, on se dit que l’on veut ressortir. Et puis il y a l’odeur et effectivement le bruit des détenus qui tapent sur les portes. La première fois, j’ai aussi été angoissée par le portique, comme dans les aéroports. Nous avons toujours peur que quelque chose sonne et j’avais l’impression d’être en faute. Cette angoisse, je l’ai toujours au bout de six ans. Je fais donc toujours attention à ce que je porte. 

L. : Nous sentons également l’angoisse des détenus. Certains ont été jugés, d’autres pas encore mais il y a toujours un fond de culpabilité. Un peu comme un enfant qui fait des bêtises et qui se demande ce qu’il a fait quand ses parents viennent le voir. Il y a ce climat de jugement permanent qui pèse sur les épaules des détenus. 

Comment votre statut de visiteur de prison a-t-il changé votre regard sur l’incarcération ?

P. L. : Tant que l’on n’est pas entré en détention, on ne sait pas ce qu’est la prison. Nous pouvons être généreux, faire partie d’associations caritatives mais tant que l’on n’est pas confronté à ce monde, nous avons des images toutes faites : il y a les bons et les méchants, ceux qui sont là l’ont bien cherché, nous protégeons la société… Quand nous entrons dans la maison d’arrêt, ces images ne tombent pas aux oubliettes mais elles sont profondément modifiées. Nous rencontrons des gens qui ont des qualités, des projets. Nous avons donc une vision plus humaniste de la prison, de l’enfermement et, surtout, nous comprenons l’urgence de trouver autre chose que toujours la prison. Avec l’association Entraide et Solidarités, nous réfléchissons à la manière dont nous pourrions agir localement, pour proposer d’autres solutions. Il y a par exemple les placements extérieurs qui se développent. C’est le fait de pouvoir proposer un logement et un accompagnement à des personnes en fin de peine, pour leur remettre à l’étrier.

C. : Je suis aussi étonnée que des personnes qui ont commis des actes plus ou moins graves arrivent à vivre en assez bonne intelligence à trois dans une cellule de 9 m². Parfois 22h/24, parce que certains n’ont pas d’activité et ne vont pas en promenade parce qu’ils ont peur. Je suis admirative de leur capacité d’adaptation. Personnellement, si l’on m’enfermait dans 9 m² avec deux autres personnes, je ne sais pas comment je tiendrai. Lorsque j’interviens à la bibliothèque, je les vois aussi échanger, plaisanter, jouer aux cartes, s’entraider…  Bien sûr qu’il y a des choses négatives mais je préfère ne garder que le positif de toutes ces personnes qui sont privées de liberté.

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