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Annick Lartigue, directrice de la Laiterie de Verneuil : « Cette crise est exceptionnelle »

Habituée aux crises liées au secteur du marché laitier, la coopérative de Verneuil affronte la crise sanitaire liée au Covid-19. Comment cette laiterie, vieille de plus de 110 ans, traverse ce contexte difficile ? Annick Lartigue, directrice de l’établissement depuis 2015, nous répond.

Comment traverse-t-on une crise sanitaire dans une laiterie coopérative ? Quelles mesures ont dû être prises ?

La production laitière ne s’arrêtant pas par décret, nous savions, dès le début de la crise Covid-19, qu’il nous fallait tenir et traiter le lait de nos adhérents. C’est une motivation forte pour les équipes.

Dès le 5 mars, nous avons mis en place des mesures d’hygiène supplémentaires que nous avons renforcées au fur et à mesure. Il a fallu rassurer les salariés. Aux mesures d’hygiène habituelles, en pratique dans l’agroalimentaire, nous avons ajouté le port de masques généralisé, l’éloignement des postes de travail. Comme notre stock de masques était insuffisant, nous avons fait confectionner des masques en tissu. Depuis 15 jours, nous avons reçu des livraisons de masques et nous en attendons d’autres. Nous avons, également, interdit les visites, hors intervenants techniques pour les dépannages en atelier, et fermé le magasin d’usine pour éviter que la contamination arrive à la laiterie par un trop grand afflux de clients. Notre méthode a fonctionné. Nous avons eu la chance d’avoir peu d’absences pour garde d’enfants et aucun malade à date.

Un chiffre d’affaires en baisse ?

Notre chiffre d’affaires est stable à fin avril par rapport à 2019.

Le chiffre d’affaires avec la grande distribution a fortement augmenté dans le même temps les industriels et les distributeurs RHD [restauration hors domicile, N.D.L.R] commandaient moins voire plus du tout. Nous avons la chance d’avoir des débouchés diversifiés ce qui nous aide à tenir.

Des producteurs inquiets ?

Forcément. Nous avons demandé aux producteurs de limiter leur production de 4% en avril alors que c’est la période du pic de lactation, il fallait éviter l’engorgement des ateliers alors que la productivité baissait à cause des mesures d’hygiène et que nous risquions d’avoir un fort taux d’absentéisme.

La mesure a été bien comprise et tous ont fait des efforts. Le prix du lait aux producteurs n’a pas baissé car il est garanti pour l’année, le conseil d’administration tient à ce que la coopérative serve d’amortisseur. Les producteurs, comme les salariés, sont inquiets car le marché du beurre et de la poudre de lait à destination des industriels s’est effondré en quantité et en prix. De ce fait, nos stocks ont fortement augmenté. Nous espérons une reprise progressive pour un retour à la normale en fin d’année.

Avez-vous dû limiter votre secteur de distribution ?

C’est la demande qui est limitée, nous avons livré toutes les commandes reçues. La laiterie a fonctionné, les transporteurs ont été au rendez-vous. Les industriels et les distributeurs livrant la RHD commandent peu ou plus. Nous espérons une reprise progressive avec le déconfinement et une amélioration progressive des cours.

QUels produits ont particulièrement bien marché durant cette période ? À l’inverse, quels sont ceux qui ont souffert ?

La majeure partie des produits destinés aux grandes et moyennes surfaces : lait UHT, beurre plaquette, crème fraiche, Ste Maure de Touraine ont très bien marché. Les produits à faible rotation et ceux à destination des industriels et de la RHD se vendent moins voire pas du tout.

Les consommateurs se plaignent de ne pas voir nos produits dans le magasins locaux bien que nous livrions. Cela est dû à la saturation des plateformes de la grande distribution qui font face à des volumes en explosion et qui doivent gérer des priorités.

Dans quelle mesure cette crise a-t-elle encore plus rapproché le consommateur des produits locaux ?

En ce qui nous concerne, nos consommateurs nous sont restés fidèles, ils ont, sans doute, découvert d’autres produits locaux grâce aux initiatives mises en place par les filières agricoles.

Comment envisagez-vous ces prochains mois ?

La reprise va être progressive, nous attendons la réouverture de la restauration hors domicile pour voir, par exemple, les commandes de Rungis revenir à la normale.

La coopérative est ancienne et elle a su passer d’autres crises de marché mais celle-ci est un évènement exceptionnel auquel il faut s’adapter. Fin février, les indicateurs étaient au vert mais, aujourd’hui, le prix du beurre vrac (25kg) et de la poudre de lait reste notre inquiétude principale.

Lire aussi notre reportage sur la Laiterie de Verneuil

S’adapter aux nouvelles tendances tout en conservant une identité

Véritable phare de la production et de la transformation laitière dans la Région Centre-Val de Loire, dont les produits s’exportent jusqu’au Maghreb, la laiterie de Verneuil a toujours mis le consommateur au centre de sa stratégie de développement. Les habitudes et le profil type de ce consommateur ont évolué depuis une quinzaine d’années. Plus jeune et urbain, il se renseigne sur les origines des produits de son panier et privilégie la qualité, le bio et le local. Si ces deux derniers paramètres sont respectés, ce profil n’hésite pas à mettre la main au porte-monnaie pour ses achats alimentaires. Cette cible, les acteurs de la coopérative l’ont identifiée au début du siècle. En 2005, un groupement de producteurs laitiers de l’établissement, en coopération avec d’autres agriculteurs, décide de monter en gamme en proposant un lait de qualité supérieure où un strict cahier des charges serait respecté. Lait Délices de Touraine repose sur une alimentation du cheptel sans OGM, ni additif chimique, avec un minimum de 5 mois de pâturage pour des animaux nés et élevés en Touraine. Un lait collecté et commercialisé par la coopérative. Un produit qualitatif ciblé dont le prix d’achat, plus élevé, permet une plus-value plus importante pour le producteur. Pour la directrice depuis 2015 de la laiterie, « tout le monde est gagnant. Le consommateur est devenu plus exigeant, il recherche un produit naturel de qualité, mais il veut également mieux rémunérer le producteur. Depuis, nous sommes montés en qualité sur d’autres marques. Encore plus encore aujourd’hui, nous sentons que la qualité du produit est recherchée. C’est d’ailleurs l’avenir de la filière. » Une recette qui fonctionne et qui permet de mieux résister aux différentes crises que rencontre régulièrement la filière du lait. En 2019, une douzaine d’exploitations rattachées au site de Verneuil produisent environ sept millions de litres de Lait Délices de Touraine, ce qui représente 15 % du lait global récolté par la coopérative qui emploie 130 salariés.

Une identité façonnée par ses producteurs

L’autre partie de l’ADN de Verneuil, la principale, repose avant tout sur ses producteurs de lait. Au total, la coopérative rassemble 136 exploitations* réparties sur un territoire qui va de l’Indre-et-Loire à l’Indre en passant par le Loir-et-Cher. Un territoire qui a bien évolué depuis les origines de celle qu’on appelait en 1909 la Coopérative Laitière de la Région Lochoise. À cette époque, les coopératives agricoles sont légion. Chaque village a son clocher, son bar, mais aussi sa coopérative locale. Le maire de Loches, appuyé par les acteurs politiques et agricoles locaux, décide de fonder une coopérative laitière à Verneuil située à proximité de la gare et d’une route nationale. Un choix stratégique qui s’avèrera décisif pour l’histoire d’un établissement toujours implanté sur son site d’origine. Récompensée dès 1910 au Concours général agricole pour la qualité de son beurre, l’organisation réussit à survivre aux deux conflits mondiaux, bien aidée par ses deux voies d’exportation et par une politique régulière de modernisation de ses infrastructures. Le développement massif de l’industrialisation agricole lors des Trente Glorieuses voit disparaître bon nombre de coopératives. Pour survivre, ces coopératives n’ont pas le choix. Se rassembler ou péricliter. Si certaines vont devenir des industries nationales, d’autres vont entreprendre le pari de grandir tout en gardant une « taille humaine » où le producteur pourra toujours faire entendre sa voix au sein de son outil de production. Verneuil prend cette direction. « Notre politique repose sur le bon équilibre entre l’exportation de nos productions et le maintien d’un lien fort avec ceux qui possèdent la coopérative, les producteurs. Alors oui, parfois, il y a des désaccords, mais ils sont nécessaires pour avancer ensemble. »

Chacun de ses producteurs détient un droit de vote pour élire les 21 représentants du conseil administration. Un conseil d’administration qui va élire le président de la coopérative pour une durée d’un an et qui table notamment sur les objectifs, les investissements à effectuer et la rémunération des producteurs. Une rémunération qui se compose d’un prix fixe minimum à l’année. Il s’agit d’une garantie. En fonction des résultats de la coopérative et de l’évolution du cours des prix de la filière, la rémunération peut augmenter sous forme d’un bonus versé deux fois dans l’année. « Les résultats positifs également là pour anticiper d’éventuels mauvais exercices, les investissements, mais également les crises », nous informe Annick Lartigue. Des crises, la coopérative, qui distribue ses produits aussi bien dans les grandes et moyennes surfaces que chez les grossistes ou en vente directe, elle les connaît bien. Celle de 2018 a été marquante. « Oui, il faut s’accrocher, mais on connaît les règles. On est une matière première et ne maîtrise pas le prix du marché… donc à partir de ce moment-là, il faut anticiper le mieux qu’on peut et se serrer la ceinture. » La directrice poursuit sur une autre problématique, celle qui secoue le monde du lait, l’opinion négative sur la consommation des produits laitiers. « Là encore, on est une matière première donc on est au cœur des tendances. Des tendances alimentées par des courants marketing, issus des lobbies, qui se contredisent en fonction des périodes. Il y a 20 ans, on disait qu’il fallait manger de la margarine, maintenant ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, c’est au tour du lait de passer pour un produit qui serait néfaste pour la santé alors qu’il y a peu de temps, il était conseillé de consommer trois produits laitiers par jour… Mais ce n’est pas la première fois. Ce sont des cycles et un vrai filon pour certains. Ce genre de courant n’a pas vraiment d’impact sur nos résultats. Nous restons sur de bons exercices, avec une demande qui s’est encore renforcée. »
Dernière crise en date, celle du Covid-19. Si Annick Lartigue se montre plutôt inquiète sur une reprise qui sera longue, la directrice remarque malgré tout que « les consommateurs restent fidèles à la marque ». Le « drôle » ne devrait pas perdre son sourire.

 Lire également notre interview de la directrice de la Laiterie, Annick Lartigue

* 105 exploitations de bovins pour une récolte moyenne de 56 millions de litres de lait et 31 fermes de caprins pour un rendement de 4 millions de litres de lait.
En 2018, la Laiterie de Verneuil a réalisé un chiffre d’affaire de 51M€ (dont 63% en national, 30% en local et 7% à l’export).

Le magazine papier en cours de distribution

À partir de cette semaine, 37°Mag sera distribué dans toute l’Indre-et-Loire ! En raison des difficultés actuelles, la distribution peut néanmoins être perturbée (commerces encore fermés, refus de dépôts de publications en raison des règles sanitaires…) Nous nous en excusons pas avance et ferons tout notre possible pour qu’il soit disponible dans un maximum de points de dépôts habituels (la liste ici).

Sorti le 29 mars, il est également toujours disponible en version numérique ici 👉 37degres-mag.fr/37-mag/

L’impression ayant été réalisée avant le confinement certaines informations ne sont pas à jour et nous en sommes désolés.

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