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Festivals : les harceleurs cassent l’ambiance

Le harcèlement et les agressions en festival, ça ne date pas d’hier. L’intérêt que l’on y porte, oui. 

Après la libération de la parole, nous rentrons doucement dans l’ère de l’écoute. Les témoignages de ces méfaits pullulent sur les réseaux sociaux et sont mis en avant par les médias. Théo Chapuis a publié un article florilège d’agressions verbales, physiques, voire des récits de viols sur Konbini le 11 juillet dernier. Lou y raconte : « Un homme dans la quarantaine, qui avait donc l’âge d’être mon père, a tenté de m’embrasser de force ». Une agression qu’elle n’a pas osé rapporter aux autorités : « Je pensais qu’on me demanderait si j’ai bu, si j’ai ‘fait attention’, ou bien qu’on me répondrait simplement : ‘Il était ivre, ce n’est pas de sa faute !' »

Des témoignages qui viennent d’un ras-le-bol malgré la crainte du victim-blaming (faire porter la responsabilité d’une agression sur la victime) et de la minimisation des comportements problématiques.

La publication de cet article fait directement écho à ce qu’il s’est passé au HellFest et aux plaintes pour viols déposées après les Eurockéennes. Car, enfin, la tendance commence à s’inverser. Les festivals ont tenté de prendre les devants par peur, peut-être, d’entacher leur image en laissant la question taboue alors que l’opinion publique en demande une mise en lumière. D’ailleurs, la maladresse du communiqué du HellFest en réaction à l’accusation de viol a été épinglée partout. De la sécurité et de la sensibilisation, c’est ce qui est promis pour essayer d’éradiquer le phénomène.

Terres du Son : Une 20aine de faits dénoncés en 3 jours

C’est dans ce climat d’écoute et de changement que le Festival Terres du Son qui a eu lieu au domaine de Candé les 12,13 et 14 juillet dernier s’est associé à la campagne “Ici C’est Cool” dont on a déjà parlé sur InfoTours. Plusieurs associations étaient présentes pour faire de la prévention sur la consommation excessive d’alcool ou l’utilisation de stupéfiants. La grande nouveauté, c’est la sensibilisation au consentement sexuel. Légalement, il s’agit de l’accord personnel, libre et éclairé donné par le partenaire avant une activité sexuelle et donc sans pression, violence ou contrainte. C’est par ici pour voir le consentement expliqué, plus simplement, avec une tasse de thé.

Sur place, direction l’éco-village du festival. Sur l’épaule de Marie-Lou, “Moins de frotteurs plus de danseurs” écrit de toutes les couleurs. Elle fait partie de l’association Stop Harcèlement de Rue Tours. L’antenne a été contactée par plusieurs journalistes, tous se sont préoccupés principalement de la prévention. Carte du site et prospectus pour savoir comment réagir en cas de harcèlement en main, les bénévoles ont fait quelques aller-retours pour interpeller les festivaliers. Certains les snobent, d’autres regardent les punaises sur la carte avec curiosité mais le plus souvent, c’est à l’asso d’engager la conversation. En quelques heures d’intervention sur le samedi et le dimanche, vingt punaises sont accrochées et les témoignages font froid dans le dos. Près des grandes scènes, on rapporte des frotteurs, des danseurs indécemment tactiles auxquels un “non” ne suffit pas. Louise 22 ans raconte, d’abord comme une anecdote :

 “Un type est rentré dans ma tente et je l’ai retrouvé le matin à côté de moi, la main sur mes seins. Je lui ai enlevée, il l’a remis. J’ai dû faire ça trois fois avant de me mettre à hurler avec mes potes pour qu’il dégage. En fait, je viens de me rendre compte que c’est une agression sexuelle en vous le racontant, ça ne me fait plus rire” 

Jérémy parle d’une “embrouille” sur le campement. Il est intervenu auprès d’un couple qui se disputait. “Le mec a levé la main sur la fille, je ne me suis pas posé de questions, je l’ai viré de la tente et j’ai appelé la sécurité”.  Son ami lui, regrette ces comportement. Il trouve que les femmes sont plus méfiantes et ne veulent plus parler aux hommes. “J’en ai marre de me prendre des stops, je veux juste discuter”. Jérémy tempère : “En même temps avec ce climat et en voyant deux mecs comme nous un peu alcoolisés, ça se comprend qu’elles prennent leurs distances”.

Une autre jeune femme parle d’un homme qui lui a agrippé les seins, d’autres d’un homme qui insistait fortement pour prendre une douche avec un groupe de filles. Et si des femmes n’ont rien à rapporter, elles précisent “Pas encore” presque systématiquement. Les membres de l’association invitent chacune et chacun à veiller les uns sur les autres : “Réagissez si vous voyez quelque chose, appelez la sécurité, vous avez le pouvoir de sauver une soirée”

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Les autres festivals ne sont pas épargnés. Luc, lui, se souvient d’une affiche rappelant que le viol est un crime aux fêtes de Bayonne. “ça m’a filé un coup de chaud de voir qu’on devait rappeler ça. Des gens pensent encore que dans un rassemblement ou un festival, c’est open bar alors que pas du tout.”  Margot, bénévole pour une entreprise aux Vieilles Charrues il y a quelques années nous dit “Ici c’est posé, je trouve. Aux Vieilles Charrues, un homme m’a poussée et enfermée dans une tente où il y avait son pote. Je me suis défendue mais ce genre de situation peut faire peur.”

À la fin des maraudes, les membres de Stop Harcèlement de Rue doivent encaisser le choc. “C’est pas facile d’entendre tous ces témoignages de violences et de garder la patate pour continuer la prévention dans la bonne humeur” dit Fanny. Il est vrai qu’on oublie souvent la charge que représente le travail militant qui peut devenir émotionnellement épuisant, à l’image de l’arrêt du Tumblr Paye Ta Shnek créé par Anaïs Bourdet. “En plus, les témoignages qu’on a récolté ne représentent sûrement qu’un échantillon de ce qu’il s’est passé en trois jours” ajoute Marie-Lou.

À côté de leur stand, celui du Centre LGBTI de Touraine. Les bénévoles n’ont pas reçu de témoignages. Pourtant, Laura pense qu’informer tout le monde est nécessaire. Elle revient sur un échange avec un homme au festival Aucard de Tours. Il trouvait le motif de son licenciement pour harcèlement moral injuste parce qu’il n’envoyait selon lui, que des lettres d’amour, qui restaient sans réponse. Après une longue discussion, l’homme a conclu “Merci, maintenant j’ai mieux compris. Quand on m’a condamné, personne ne m’avait expliqué.” Son voisin ajoute : “Tout le monde ne vient pas témoigner spontanément. Quand on est en groupe ou avec sa famille, on peut avoir honte et se sentir responsable de ce qu’il s’est passé, alors qu’il ne le faut pas.” La honte n’a pas encore totalement changé de camp.

Mais alors, qui prend la relève pour marauder ? Jusqu’à 22 heures, c’est l’Espace Santé Jeune qui fait de la prévention. Les membres indiquent ne s’occuper que des problématiques liées à l’alcool, stupéfiants et santé sexuelle. “On aborde le consentement seulement quand ça vient d’eux. Sinon on n’ose pas, on ne veut pas donner l’impression de faire la police.” Sur le campement, Valérie tient le stand de Réduction des Risques juste en face de l’entrée. “Je suis spécialiste en addictologie mais je n’hésiterai pas à intervenir. C’est vraiment un sujet qui a besoin d’être abordé par des personnes formées.” Enfin, Max un agent de sécurité assure qu’il n’hésite pas à intervenir quand il voit un individu gênant. Ses collègues assurent qu’ils n’ont pas été prévenus de la totalité des agressions et harcèlements relevés sur la carte de Stop Harcèlement de Rue.

Si chacun a tenté de faire de son mieux, la prise en compte des casseurs d’ambiance en festival n’en est qu’à ses balbutiements. De plus, la lutte contre l’ensemble des LGBTIphobies n’est pas encore mise en avant. Quoiqu’il en soit, un travail entre festivals et associations forces de proposition pérennes permettra de profiter des festivités en toute bienveillance et responsabilité.

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