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Derrière la question du statut : le malaise des cheminots

Depuis le 03 avril et le début du mouvement de grève à la SNCF, ils font partie des cheminots qui descendent dans les rues et tiennent les piquets de grève. « Ils », ce sont Régine, Nicolas, José, Romain, Carlos…, des aiguilleurs, agents au technicentre, permanents syndicaux ou encore électriciens. Tous sont cheminots et tous clament leur fierté de l’être quand nous les interrogeons, mais aussi leur amertume envers l’Etat et envers ceux qui les font passer pour des privilégiés.

Ce 09 avril 2018, ils sont plusieurs centaines à manifester dans les rues de Tours. Les fumigènes sont de sortie, les slogans accompagnent la marche. Dans le cortège nous retrouvons Carlos et Jean-Bernard. Le premier est employé au technicentre de Saint-Pierre-des-Corps, le second, retraité depuis peu de la SNCF, est venu soutenir ses anciens collègues. Un signe d’une culture cheminote de solidarité qui persiste encore. « J’ai travaillé pendant 17 ans en trois-huit à la SNCF, je peux vous dire que je n’avais pas l’impression d’être un privilégié » raconte le jeune retraité. A ses côtés Carlos évoque « un travail d’ouvrier » au sein du technicentre, pas désagréable nous dit-il, mais dont les conditions de travail se dégradent petit à petit : « Le problème c’est qu’on nous demande toujours plus d’efforts, là par exemple on demande à ceux qui travaillent en journée de venir parfois de nuit » explique-t-il. « la SNCF ne va pas dans le bon sens. On nous promet à chaque réforme que ça ira mieux, mais rien ne s’arrange. Je comprends les usagers, mais nous n’avons pas d’autres choix pour nous faire entendre ».

Carlos et Jean-Bernard
Carlos et Jean-Bernard

Le technicentre, Nicolas le connaît bien également. Cheminot depuis 18 ans, ce dernier a commencé comme ouvrier et est aujourd’hui chef d’équipe dans les ateliers de Saint-Pierre-des-Corps, avec sous sa responsabilité 13 agents affectés à la réparation des fenêtres du parc ferroviaire. « Les conditions se dégradent à tous les niveaux et cela pose un problème pour les usagers également. Aujourd’hui l’accent est mis uniquement sur les chiffres et cela au détriment de la qualité du travail par exemple ».

Baisse de qualité et baisse de la sécurité également nous dit-on. Pour Romain, électricien en charge de la maintenance de postes à haute-tension qui alimentent les voies, « la dégradation du service est dû au fait que les réparations prennent de plus en plus de temps. Avant on changeait les pièces dès qu’on voyait qu’elles pouvaient faiblir, maintenant même en panne cela peut prendre des mois. Il n’y a plus cette culture de la sécurité qui avait fait de la SNCF un fleuron. »

Nicolas
Nicolas
Romain
Romain

« Nous ne sommes pas plus privilégiés que d’autres »

Pas question pour les cheminots rencontrés d’endosser la responsabilité de cette perte de service qu’ils dénoncent. « Les cheminots ont une véritable culture de l’entreprise, ils aiment leur métier et sont garants d’un service ferroviaire de qualité si on leur en donne les moyens » insiste l’un d’entre eux. Une fierté qui se transforme néanmoins en malaise chez certains. Il faut dire que le statut de cheminot, avec son lot de vérités et de fantasmes, est régulièrement pointé du doigt comme cause de multiples maux. « Nantis », « privilégiés », autant de mots à leur encontre qui les blessent témoignent-ils. « Nous ne sommes pas plus privilégiés que d’autres. On bosse les jours fériés, les vacances, les salaires sont bas… » s’agace Romain, cheminot depuis 15 ans. « Je travaille en déplacement à la semaine, je suis loin de chez moi 6 mois par an en moyenne et mon salaire est de 1450 euros par mois net » témoigne-t-il. Et si des primes viennent « gonfler » les salaires de base, Régine, qui travaille à l’aiguillage, un poste physique avec ses lourds leviers manuels, de rappeler « que les primes ne font pas tout, et ne comptent pas pour la retraite par exemple ».

José
José
Régine
Régine
Nicolas
Nicolas

La question du salaire, un point épineux pour beaucoup et là aussi une impression de manque de reconnaissance : « Comme partout on nous en demande toujours plus et on n’a pas de reconnaissance financière. Moi cela fait 13 ans que je n’ai pas eu d’augmentation de salaire » explique José qui touche 2600 euros par mois de salaire en tant que cadre après 23 ans d’ancienneté. Chez les non-cadres, les salaires qu’on nous communique vont de leur côté entre 1400 et 1600 euros net par mois. Des sommes bien loin du salaire moyen de 3100 euros mensuels qu’il y a au sein de l’entreprisd. « C’est difficile d’accepter les discours comme quoi on coûte trop cher » s’emporte Nicolas.

L’Etat au banc des accusés

La responsabilité elle est plutôt à chercher du côté de l’Etat dénoncent-ils tous. Un Etat dans lequel ils ont de plus en plus de mal à croire. « Il y a quatre ans lors de la dernière réforme, on nous avait promis que cela réglerait le problème de la SNCF. Aujourd’hui on nous dit on passe la SNCF en Société mais on ne privatise pas. Comment les croire ? » s’interroge Nicolas. Et Romain de poursuivre de son côté : « On nous met tout sur le dos, mais la dette ce n’est pas de la faute des cheminots ».

Une dette évaluée aujourd’hui à 53 milliards d’euros et qui constitue le nœud principal du problème de la SNCF . Une dette issue des origines mêmes de l’entreprise en 1937. A l’époque, à la création de l’entreprise publique, l’Etat récupère l’équivalent des 23 milliards d’euros de dette des compagnies fusionnant. Une dette qui par la suite a continué de grossir avec un nouveau pic depuis les années 2000 sur fond de politique d’investissement dans les lignes TGV (TGV Est, Contournement Nîmes-Montpellier, Ligne Tours-Bordeaux…). (Pour comprendre la dette de la SNCF, lire ce papier publié sur le Monde)

Pour Nicolas, « c’est cette politique du tout TGV que l’on paye aujourd’hui, non seulement pour les finances de l’entreprise mais aussi pour les autres lignes pour lesquelles les investissements n’ont pas été faits et qui ont des soucis aujourd’hui ». « Les mauvaises décisions qui ont été prises ne sont pas les nôtres » conclue de son côté José qui veut croire encore à une reprise du dialogue avec l’Etat…

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