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Le blues et la colère des agriculteurs

Depuis la semaine dernière, la gronde des agriculteurs contre la réforme de la carte des « zones défavorisées » prend de l’ampleur. Une réforme qui touche l’Indre-et-Loire de plein fouet, avec une baisse conséquente du nombre de zones aidées. Explications.

Les zones défavorisées c’est quoi ?

La carte des zones défavorisées recense des terres agricoles considérées comme telles : les zones de montagne et les zones défavorisées simples. Cette carte élaborée en 1976 permet aux agriculteurs concernés de toucher des aides sous forme de crédits européens. Ces aides sont aujourd’hui primordiales à la survie d’exploitations, allant entre 5 000€ à 15 000€ par an, soit entre 30 et 60% du revenu des agriculteurs (en moyenne) selon le Ministère de l’Agriculture.

Mais datant de plus de 40 ans, l’Union Européenne impose aujourd’hui son remodelage qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2019. Un problème connu depuis plusieurs années, mais qui n’avait pas été tranché jusque-là.

A l’échelle métropolitaine, la réforme portée par le Gouvernement d’Édouard Philippe et notamment par le Ministre de l’Agriculture Stéphane Travert, devrait permettre à 3 500 communes supplémentaires d’entrer dans ce zonage, passant de 52 000 agriculteurs concernés à 60 000. Un chiffre derrière lequel se cache des disparités énormes avec des territoires perdants comme l’Indre-et-Loire.

La carte actuelle des zones défavorisées (c) Ministère de l’Agriculture

L’Indre-et-Loire particulièrement impactée

Partie du sud-ouest, la grogne des agriculteurs est remontée jusqu’en région Centre-Val de Loire et plus particulièrement en Indre-et-Loire. Il faut dire que le département est particulièrement impacté par la réforme. Pour Sophie Auconie, la députée UDI qui est intervenue sur la question ce mercredi lors des Questions au Gouvernement, la réforme des zones défavorisées menacerait pas moins de 300 agriculteurs en Indre-et-Loire. Une inquiétude partagée par de nombreux élus. Du président du Département, Jean-Gérard Paumier, aux parlementaires de tous bords, beaucoup ont adressé ces derniers jours des courriers au gouvernement afin de le faire fléchir. « 2/3 des zones sont exclues aujourd’hui, notamment le plateau de Sainte-Maure, La Gâtine et Montrésor » s’inquiétaient-ils ainsi dans une lettre commune au 1er Ministre le 22 janvier dernier.

C’est pourquoi les agriculteurs du département, emmenés notamment par le syndicat des Jeunes Agriculteurs et l’UDSEA, sont montés à leur tour au créneau depuis la semaine dernière : Opération escargot et manifestation devant la Préfecture de Tours, blocage des péages de l’A10 à Monnaie puis Sorigny dans la nuit de lundi à mardi… Des opérations coups de poings qu’ils se disent prêts à répéter jusqu’à se faire entendre par le gouvernement.

A la suite d’une réunion à Paris sur le sujet ce mercredi, le député de Tours Philippe Chalumeau (LREM) évoquait : « on a plaidé cette cause pour reconsidérer les choses avec des critères plus inclusifs, travaillés en commun avec les agriculteurs et la Préfète. Nos problématiques ont été entendues. J’espère que le moins de communes du département seront impactées mais on ne reviendra pas comme avant. Il faudra accompagner chaque famille qui sortira malheureusement de ces zones pour les aider à s’en sortir avec un suivi très attentif de leur situation. »

Des propos qui font échos à ceux de Stéphane Travert en réponse à Sophie Auconie ce même jour : « Je n’ignore rien des inquiétudes des territoires. Quoi que nous fassions des territoires sortiront de ce zonage et nous les accompagnerons. » Ce dernier doit remettre la proposition du nouveau dispositif dans les prochains jours à Emmanuel Macron, avant que celui-ci parte à Bruxelles afin d’être validé par la commission européenne après des échanges entre les instances nationales et européennes. La nouvelle carte devrait être connue à l’issue de ce processus à l’horizon du 1er mars.

Un discours pas convaincant pour le moment pour les agriculteurs qui bloqueront ce jeudi après-midi le périphérique de l’agglomération tourangelle à plusieurs endroits (La Membrolle-sur-Choisille, Le Bois des Hâtes à St Avertin et à Ma Petite Madelaine à Chambray-lès-Tours) afin de maintenir la pression.

Quel modèle économique agricole ?

Derrière cette gronde et cette réforme se cache également et surtout la problématique du modèle économique agricole, reposant pour beaucoup sur un subventionnement via la PAC de l’Union Européenne depuis des décennies. Un modèle visiblement à bout de souffle avec une population agricole sans cesse déclinante (25 000 exploitations en 2010, 23 000 en 2014 en région Centre-Val de Loire) et aux revenus modestes, 15.000 euros par an, soit 1 250 euros moyens par mois par agriculteur selon les chiffres officiels en 2016.

Une crise du monde agricole pas nouvelle mais inquiétante, pour laquelle il faudra à la fois une réforme d’ampleur pour y remédier mais aussi une remise en cause du modèle sociétal dans son ensemble. Ce n’est qu’à ce prix que les agriculteurs réussiront à sortir la tête de l’eau, sous peine de drames humains.

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