Aéroport, plans sociaux, immigration… : la grande interview de la préfète d’Indre-et-Loire

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Corinne Orzechowski est préfète d’Indre-et-Loire depuis un an. Remplaçante de Louis Le Franc, plutôt apprécié des acteurs locaux, elle multiplie les déplacements et – globalement – n’est pas du genre à éluder les questions. Première femme à diriger les services de l’État dans le département, elle a dû gérer plusieurs grands dossiers, du plan social de Tupperware à l’afflux de mineurs étrangers isolés en passant par les risques climatiques. Si elle est capable de traits d’humour remarqués, sa fermeté est visible et assumée. En exclusivité pour 37 degrés et Info Tours, elle fait le point sur tous les sujets d’actualité.

Quelle vision aviez-vous du département d’Indre-et-Loire à votre arrivée… et quel regard portez-vous sur le territoire aujourd’hui, un an après ?

Je pense être arrivée sans idée préconçue. Après un poste en Sarthe et un an à la Direction Générale des Outre-Mer avec des crises à Mayotte et en Guyane j’ai trouvé un département extrêmement apaisé : la situation économique est l’une des meilleures de la région, les gens sont aimables… Avec le temps je me suis rendu compte que les choses étaient plus compliquées avec de vrais dossiers structurels de fond comme celui de l’aéroport de Tours.

Vous faites d’ailleurs beaucoup de réunions sur ce sujet…

L’armée va partir d’ici quelques années donc si on veut sécuriser cet aéroport dans la durée il faut le faire maintenant. Quand vous regardez la carte de France, vous voyez un grand trou sans aéroport au centre : il y a un marché à prendre, les grandes entreprises comme SKF ou Mecachrome qui ont des sièges à l’extérieur ont besoin d’un aéroport. De plus, à mon avis, c’est un vecteur essentiel de développement touristique. Ces derniers mois, on a réussi à poser Tours comme l’aéroport de la région dans un réseau avec Châteauroux pour le fret, un schéma reconnu par le président du Conseil Régional. On a également monté un dossier interministériel que les élus sont en train de relire. Il reste quelques obstacles mais l’État est pleinement impliqué : avec mon collègue préfet de région (basé à Orléans, ndlr), nous portons le sujet du contrôle aérien. L’État doit s’engager à trouver des contrôleurs. Par ailleurs, on apportera des aides financières pour la remise en état.

Voir nos précédents articles sur l’aéroport ici

En quoi consisteront ces aides ?

Il y a deux sujets : il faut 15 millions d’euros pour faire vivre l’aéroport sur trois-quatre ans et il y a la remise en état de la piste. Sur ce deuxième point, nous n’avons pas encore le chiffrage. C’est en cours entre les gestionnaires actuels de l’aéroport (la société Edeis, ndlr) et la Défense. Sur les 15 autres millions, l’État apportera des financements en investissement.

Autre grand dossier auquel vous avez été confrontée : la fermeture de Tupperware à Joué-lès-Tours. Un an après, où en est-on ?

Nous sommes toujours dans les suites du Plan de Sauvegarde de l’Emploi. Une partie des salariés est partie en retraite, une partie ont retrouvé du travail, d’autres sont en formation et il reste à peu près 140 salariés (sur 235, ndlr) en recherche d’emploi. C’est beaucoup et je trouve que la façon dont ça s’est fait – comme la façon dont s’annonce la fermeture de l’usine Sandvik de Fondettes – est plus qu’inhumaine.

Voir nos précédents articles sur Tupperware ici

Qu’est-ce que vous pouvez faire en tant que représentante de l’État devant ce type de situation qui se répète ?

Quand on a des entreprises qui partagent l’information en amont on peut travailler sur leurs difficultés et les aider. Ce n’était pas le cas pour Tupperware et Sandvik. Sandvik, je l’ai appris 2h avant le CE comme les ouvriers. Pour Tupperware, la situation était complexe avec une érosion des ventes et des bénéfices qui n’étaient pas mirobolants. Là, on n’a eu aucun signe en amont, les élus n’ont pas été prévenus, nous n’avons pas reçu de demande de chômage partiel car il n’y a pas de difficulté dans l’usine. Il y a une recherche de productivité.

Tout ce qu’on peut faire, avec le réseau des commissaires au redressement productif et la direction des entreprises, c’est aider le groupe à trouver un repreneur (il a l’obligation de faire des démarches pendant trois mois, et de montrer les actions entreprises à la préfecture, ndlr). C’est le premier sujet et c’est ce vers quoi nous essayons de tendre. C’est la solution la plus facile avec une reprise de tout ou partie des salariés. Au moins il n’y a pas de désindustrialisation. Pour y travailler, le ministre de l’économie Bruno Le Maire va recevoir les députés Philippe Chalumeau et Sabine Thillaye. C’est compliqué mais la région est bien placée, l’usine est en bon état, le directeur m’a dit qu’ils allaient laisser des machines donc cela peut intéresser quelqu’un.

Le deuxième sujet c’est le travail sur le PSE. Pour nous ce qui est important c’est que les ouvriers (70% du personnel) retrouvent du travail sur le marché local. Le 7 novembre, je réunirai un certain nombre d’industriels locaux pour identifier leurs besoins de recrutements afin de prépositionner des salariés mais aussi savoir de quelles compétences ces entreprises ont besoin pour éventuellement offrir les formations nécessaires aux employés de Fondettes.

Quel regard avez-vous sur le plan de revitalisation du site Michelin de Joué-lès-Tours qui n’a pas abouti ?

Le terrain est très grand, pas forcément viabilisé. Il faut vraiment un gros projet industriel pour le remplir. On a le même problème avec Tupperware où il n’y a pas de repreneur pour l’instant. Il y a sans doute eu des propositions mais les industriels sont libres de faire leurs choix en fonction de leurs impératifs.

Cet été, vous avez présidé en personne la Commission Départementale d’Aménagement Commercial qui examinait le projet de Village des Marques de Sorigny, projet rejeté à une voix près en attendant la décision d’une commission nationale d’ici la fin novembre après un recours du promoteur. Comment analysez-vous ce débat ?

Le sujet de la CDAC n’est pas l’opportunité commerciale mais la compatibilité avec les règles d’urbanisme. Et ce dossier n’est pas compatible. Le projet tel qu’il a été reçu n’était pas documenté sur ses effets sur le commerce en général. Il n’y avait quasiment pas d’étude d’impact. Si la commission nationale considère que notre analyse est juste elle donnera le même avis mais le droit n’est pas une science exacte, elle peut donc dire autre chose.

Quelles sont les conséquences de la sécheresse dans le département cette année ?

Mercredi j’étais du côté de Semblançay, j’ai bien vu que l’herbe ne repousse pas. De plus les restrictions d’usages de l’eau sont toujours en cours… Mais il faudra attendre le printemps pour connaître l’ampleur précise de cette sécheresse, au moment de la repousse de tous les végétaux. Néanmoins, nous avons déjà reçu une demande collective des agriculteurs pour des dégrèvements de la taxe foncière sur le foncier non bâti. Nous avons décidé que nous leur donnerons une suite favorable mais nous devons encore aller dans le détail pour voir qui et où.

Sanitas : l’avis de Corinne Orzechowski sur le plan de rénovation du quartier…

« Il est très ambitieux, très original. Le maire a raison dans son approche de reconquête du quartier par les franges. C’est comme cela qu’il fera progresser la mixité de l’habitat. Il veut aussi réinstaller des centres de vie, retravailler les écoles et le palais des Sports, dédensifier… C’est très original car ça fera de ce quartier un quartier comme les autres. C’est aussi ce qu’a dit l’ANRU lors de notre dernière réunion. »

Notre grand format sur le Sanitas est à lire ici.

Il y a quelques jours, les inondations de l’Aude ont fait ressurgir le spectre des grandes crues en Touraine. Même si des travaux sont en cours, on entend des critiques autour de la solidité des digues en Indre-et-Loire. Par ailleurs, la ville de Tours ne dispose pas de Plan Communal de Sauvegarde. Êtes-vous inquiète de l’état de protection du département ?

Je suis vigilante car des inondations comme celles de l’Aude j’en ai vécues en tant que sous-préfète de Draguignan en 2010. Pour moi c’est un sujet majeur, c’est pour cela que je me suis opposée à l’installation de la police municipale de Tours dans la caserne Chassagne des pompiers (Boulevard Wagner, près du Cher, ndlr). Aujourd’hui ses locaux sont dans une zone qui n’est pas inondable et ils voulaient s’installer dans une caserne inondable. Dans la foulée j’ai demandé au SDIS (Service d’Incendie et de Secours) soit de protéger ce site soit d’identifier d’autres locaux. A Draguignan, tous les moyens du SDIS étaient tombés avec les inondations. Parce que j’ai vu ça, je suis extrêmement ferme sur ces sujets. Je n’ai pas peur car nous avons des dispositifs d’alerte, de protection. Nous avons des réunions régulières donc la réactivité est là. Je n’empêche pas que la vie se déroule mais je ne laisse rien passer. Des communes souhaiteraient rendre des terrains constructibles dans le cadre des révisions de leurs PLU (Plan Local d’Urbanisme), je m’y oppose absolument.

A LIRE SUR INFO TOURS : Le dernier plan de la Métropole de Tours contre les inondations

Abordons maintenant le sujet difficile des mineurs étrangers non accompagnés (MNA). On a l’impression que les moyens supplémentaires annoncés à la rentrée pour héberger ces jeunes tardent à arriver…

C’est un sujet que je suis au jour le jour. Nous subissons cette pression migratoire. Comme le président du Conseil Départemental je regrette cet afflux. J’ai pris le parti de l’accompagner plutôt que de nous invectiver ce qui ne sert à rien, voilà pourquoi je l’ai assuré que toutes les dépenses supplémentaires liées aux MNA seront déduites du contrat de Cahors (obligeant les grandes collectivités à augmenter leurs dépenses de fonctionnement d’1,2% maximum en 2018, ndlr). Parallèlement, j’ouvre 70 places d’accueil supplémentaires à Chambray dans les prochaines semaines, dont 25 dédiées aux MNA (un dossier qui aboutit plus tard qu’annoncé, ndlr) mais on ne peut pas imaginer que l’on ouvre des places en fonction des arrivées car on n’arrêterai pas le flux. Voilà pourquoi je travaille avec les forces de l’ordre sur les filières. Je ne vous en dirai rien mais cela avance. On n’est pas obligé d’avoir une posture qui facilite la vie aux passeurs et aux trafiquants. Les jeunes n’arrivent pas seuls, c’est faux. Ils sont orientés par des gens qui les font payer. Et une fois arrivés, la moitié du temps ils sont récupérés par des réseaux qui les font trafiquer… Ce n’est pas un monde de Bisounours.

Cette année, les syndicats de policiers ont souvent réclamé des moyens supplémentaires…

Ils n’ont probablement pas tort même si ce propos est exagéré par la proximité des élections professionnelles. La délinquance dans ce département est plutôt moins importante que dans des territoires similaires mais, sur un certain nombre de points, y compris en dehors de la Métropole, je trouve qu’elle est très présente. C’est pour cela que nous avons mis en place des méthodes particulières pour des secteurs comme Joué-lès-Tours ou St-Pierre-des-Corps. L’idée est de cibler les trafics qui créent de la violence, et ça portera ses fruits dans quelques mois. C’est une de mes priorités donc s’il y avait plus de monde ça irait mieux. Mais ça ne veut pas forcément dire mettre plus de policiers dans les commissariats car ça n’arrêtera pas les trafics. Pour cela, il faut des gens sur le terrain, au plus près des lieux de trafics. Il y a également une délinquance liée à l’immigration irrégulière. J’y suis attentive, c’est pour cela que nous avons augmenté de 30% les reconduites à la frontière.

 

Propos recueillis par Olivier Collet et Mathieu Giua.

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