Willy Ronis, l’intuition de l’instant

Les polémiques autour du Jeu de Paume terminées, le château de Tours peut accueillir sa nouvelle exposition photographique. Robert Capa, Zofia Rydet, Sabine Weiss, les grands noms de l’image s’y succèdent sans jamais faillir à la réputation du lieu. Si dans la confusion des derniers mois, le travail de Paz Errázuriz, initialement prévu, a été délocalisé dans la cité d’Arles, la rétrospective sur Willy Ronis continue de faire de ce lieu un rendez-vous culturel de haute tenue.

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« Je sens qu’il se passe quelque chose, » avait coutume de dire Willy Ronis lorsqu’on lui demandait d’interpréter son travail. En quatre-vingt-dix-neuf ans d’existence, des choses se sont déroulées sous l’œil aiguisé du photographe. De l’école des humanistes, aux côtés de Robert Doisneau et de Sabine Weiss, il est de ces chroniqueurs de l’âge d’or de la photographie en noir et blanc. S’il fait du voyage un prétexte pour provoquer les rencontres, il n’oublie à aucun moment de révéler les hommes et les femmes dans une intimité toute subjective qui confère à son travail une dimension cinématographique.

Le jeu de paume nous habitue année après année à nous confronter à ces visions du monde qui ont toutes à un moment donné orné les pages des plus prestigieuses revues d’époque, de Life en passant par Vogue. Mais cette fois-ci, la rencontre avec les œuvres de Ronis va se faire de l’intérieur. Cadre après cadre, salle après salle, ce sont autant de textes et de paroles produites par le photographe qui vont commenter et analyser son propre travail. Une visite de l’atelier en quelques sortes. Au gré des photographies, les anecdotes, sous la plume sophistiquée de Ronis, sont autant de plaisirs à découvrir sur la façon de travailler et de capturer le réel. Une méthode qui ne semble motivée que par l’intuition… le génie en plus.

L’émotion sans cliché

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New-York, Paris, Venise, la Grèce, La Réunion. Photos industrielles, de rue, de nus, de famille. Quand on se replonge dans le travail de Willy Ronis, mieux vaut ne pas chercher d’unité de lieu. A l’instar des photographes humanistes, sa gâchette est prolifique, résolument tournée vers l’homme. L’enfer, c’est loin d’être les autres comme il le suggère quand, seul, dans les rues parisiennes tard le soir, il recherche désespérément un homme, une femme, son ombre, ou quelque trace. L’unité est ailleurs. Plus que tout autre, il est le photographe de l’instant, voire de l’inattendu. Un de ses nombreux ouvrages, Au fil du hasard (dont on peut admirer quelques extraits originaux), reflète parfaitement l’idée de ce qu’il se faisait du métier. Sur un pan de mur, on pourra lire cette phrase : « J’ai du flair pour sentir ce qu’il se prépare. » Inutile de rapprocher le travail de l’artiste à celui de la composition. Tout est dans la rencontre fortuite, le moment où, dans la monotonie du décor que l’on croyait connaître, le surprenant intervient. Quand son regard vient dorer le quotidien plombé par la routine, Willy Ronis n’est en fait qu’un alchimiste : des pingouins se baladent dans le parc d’un manoir de Touraine, un mannequin en plastique devient une héroïne érotique et une pause cigarette un film noir américain.

« Je ne raisonne qu’après coup, après avoir vu l’image, » se défend-il quand ses confrères lui réclament une autoanalyse. Mon œil, aimerait-on lui répondre, tant le sien se fait omniscient. Dans une des anecdotes qui truffent l’exposition, lorsqu’il aperçoit un convoi de nonnes perdues dans les bois, on y parle « échelonnement de plans » et « échelle de valeur », tout ceci pris en compte dans la fugacité de l’instant. Juste de quoi se rendre compte du maître en la matière.

Une vie en roue libre, refusant les commandes au nom de sa liberté, où rien ne peut l’empêcher de documenter le siècle. Son siècle. Celui de son engagement communiste qui le pousse à pénétrer dans les usines en grève. Son siècle, celui de l’effervescence new-yorkaise et des folies des individus. Son siècle, celui de sa famille. La théorie de « l’instant », chère à tout photographe, ne se révèle jamais mieux que dans sa vie personnelle. Chasseur permanent, il déclarait que la photographie n’était qu’émotion. On peut alors le lire qui s’étonne de la destinée d’une photo de sa femme nue, prise à la volée juste après une sieste dans la maison de campagne. Les images intimes du quotidien de l’auteur deviennent alors autant d’icônes et de symboles, témoignage du temps passé.

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Un degré en plus :

L’exposition est visible au Jeu de Paume, Château de Tours, jusqu’au 29 octobre 2017, du mardi au dimanche, de 14h à 18 h (4€/2€). Prochaine exposition : Lucien Hervé, à partir du 18 novembre 2017 jusqu’au 27 mai 2018.

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