L’encombrante donation Cligman

L’annonce vendredi de la fin des expositions du Jeu de Paume au château de Tours dès cet été (pour cause de travaux nécessaires à l’accueil de la donation Cligman en ce lieu) a suscité beaucoup de réactions. Nombre d’acteurs culturels se sont ainsi étonnés ou opposés à cette décision, une page Facebook regroupant plusieurs centaines de membres a également vu le jour, tout comme une pétition ayant rassemblé plus de 1250 signatures en 48 heures. Aujourd’hui, le sujet devrait être abordé également lors du Conseil Municipal de Tours.

« Déshabiller Paul pour habiller Jacques »

1934_307_Chateau-de-ToursLe château de Tours (c) Ville de Tours

L’éviction du Jeu de Paume du château de Tours pour laisser place à la donation Cligman, suscite ainsi beaucoup de réactions et soulève également plusieurs questions.

Cette donation faite à l’Etat en vue d’une installation au Musée des Beaux-Arts de Tours, généreuse au premier abord (1 200 œuvres estimées dans un premier temps autour de 20 millions d’euros), se révèle être finalement bien encombrante pour la Mairie de Tours qui se retrouve coincée dans une affaire qui apparaissait pourtant simple au départ. Oui mais recevoir une donation de cette ampleur, avec les demandes précises du donateur qui vont avec, entraînent parfois de nombreuses difficultés pour des collectivités.

Le souhait du donateur de voir sa collection au Musée des Beaux-Arts ne devait être qu’une formalité, ce dernier finançant lui-même les travaux nécessaires à la construction d’une extension du musée. C’était sans compter sur la Commission Nationale de Sauvegarde du Patrimoine qui y mit son veto, le musée et le jardin des Beaux-Arts étant classé à plusieurs titres. Dès lors, il fallait aller vite pour la Mairie de Tours, Léon Cligman, âgé de 96 ans, ayant émis le souhait de voir sa donation installée de son vivant. Dès décembre, plusieurs sites furent ainsi montrés et proposés à Léon Cligman qui arrêta son choix sur le château de Tours. Si on comprend la sortie honorable que cela constituait, on peut s’étonner ici du choix laissé au donateur de sélectionner lui-même le patrimoine public qu’il estime digne pour sa collection, d’autant plus qu’à l’heure actuelle, on ne connaît toujours pas la qualité des œuvres muséables de celle-ci.

Fallait-il dès lors « déshabiller Paul pour habiller Jacques »  et « sacrifier » le Jeu de Paume, aussi gratifiant soit le geste de Léon Cligman pour la ville de Tours ? On peut légitimement se poser la question. En effet, alors que la politique du rayonnement de la ville est érigée en sacerdoce par la municipalité, on peut logiquement s’interroger sur cette décision d’arrêter si précipitamment les expositions du Jeu de Paume au château de Tours, alors que ces dernières ont fait leurs preuves et ont permis à Tours d’être nommée de multiples fois dans la presse nationale voire internationale et que celles-ci attiraient de nombreux visiteurs. En sera-t-il autant du futur département d’art moderne ? Rien n’est moins sûr…

Le Jeu de Paume vers l’hôtel Gouin ?

Si le maire de Tours s’est voulu rassurant vendredi en conférence de presse, affirmant qu’il avait « la volonté de continuer à travailler avec le Jeu de Paume », l’avenir des expositions de l’institution parisienne, qui avait fait de Tours un véritable satellite et une vitrine, avec des expositions parfois inédites, se pose. Il paraît aujourd’hui difficile d’imaginer un retour au château de Tours une fois les travaux terminés (réouverture prévue au printemps 2019). La donation Cligman devrait prendre deux étages du château pour les collections permanentes, tandis que les deux autres seraient consacrés à des expositions temporaires. Appelé à devenir un « département d’art moderne du Musée des Beaux-Arts» pour reprendre les propos de Serge Babary, on voit en effet mal les expositions du Jeu de Paume partager l’espace restant du château de Tours.

Le maire de Tours chercherait donc un lieu de repli satisfaisant pour le Jeu de Paume, sa direction ayant déjà par ailleurs refusé le Logis des Gouverneurs, jugé inadapté. Or, peu de lieux ayant la capacité d’accueillir des expositions de l’ampleur de celles du Jeu de Paume semblent disponibles. Selon une source proche du dossier, le salut pourrait venir d’un accord avec le Conseil Départemental, propriétaire de l’Hôtel Gouin. Ce site, au cachet certain et adapté par sa taille à ces expositions, serait une belle compensation pour le Jeu de Paume. Si ce choix devait se faire, cela permettrait par ailleurs de créer un véritable pôle d’art contemporain avec le CCC OD voisin.

Reste à savoir si le Conseil Départemental qui a conduit et financé la restauration de l’ancien hôtel particulier serait prêt à accueillir le Jeu de Paume. En effet, si pendant longtemps le département a peiné pour donner une identité à ce lieu, semblant ne pas trop savoir quoi en faire, depuis sa réouverture complète l’an passé, les intentions ont apparemment changé. Il commence en effet à se dessiner une ligne directrice et une visibilité pour ce bâtiment Renaissance et plusieurs expositions sont d’ors et déjà prévues. Citons actuellement celle d’André Bauchant, puis celles de Philippe Lucchese et de Michel Audiard d’ici septembre. Une volonté caractérisée également par l’installation d’une œuvre de Calder dans la cour (pour une durée d’un an).

IMG_3900L’Hôtel Gouin (c) 37°

Quoiqu’il en soit, la décision pourrait arriver rapidement. En effet, la Mairie de Tours sait qu’elle doit trouver une solution rapidement si elle veut garder le Jeu de Paume à Tours. Rappelons que la convention qui lie la ville au Jeu de Paume court jusqu’à fin 2018, soit trois expositions. Pour la prochaine, le Jeu de Paume a déjà trouvé une solution loin de la Touraine puisque c’est la ville d’Arles et ses rencontres photographiques qui en bénéficiera. L’incertitude demeure pour les deux dernières, mais aussi pour la suite. Aujourd’hui déçue d’être poussée hors des murs du château de Tours, la direction de Jeu de Paume pourrait en effet être tentée d’aller voir ailleurs…

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